Follow Us

Follow on Twitter    Follow on Facebook    YouTube Channel    Vimeo Channel    Tumblr    SoundCloud Channel    iPhone App    iPhone App

Bouteflika : Le mage et l'écran de fumée

[Une affiche avec l'image de Abdelaziz Bouteflika à Oran. Image par mayanais/Flickr.] [Une affiche avec l'image de Abdelaziz Bouteflika à Oran. Image par mayanais/Flickr.]

Le Président de la République populaire algérienne a quitté le pays le 27 avril 2013 pour être hospitalisé au Val-de-Grâce, à Paris, officiellement à la suite d'un accident vasculaire cérébral sans gravité. Depuis cette date, l'absence du Président fait jaser, et soulève même de plus en plus d'inquiétudes depuis que la presse française a évoqué une dégradation de son état de santé, reprise par des journaux algériens. En dépit des démentis du Premier ministre Abdelmalek Sellal, les incertitudes qui entourent une succession qui apparaît de plus en plus imminente font légion, et avec elles la peur persistante d'une déstabilisation du pays.

Dans l'édition d'El Moudjahid du 19 mai dernier, le Ministre de la Ville Amara Benyounès réaffirmait néanmoins le soutien inconditionnel de son parti (le Mouvement Populaire Algérien) en faveur du quatrième mandat du Président. Dans la même édition du quotidien public pro-gouvernemental, le Ministre des Transports Amar Ghûl, notoirement proche du clan Bouteflika, mettait en garde le "peuple" contre toute tentative de déstabilisation. Ainsi une situation ubuesque -un homme dont on ne se sait s'il est mort demeure candidat probable à sa propre succession- était justifiée au nom des complots qui se trameraient de toutes parts (notamment depuis l'Europe et le Qatar) afin de déclencher un "hiver arabe" algérien.

De fait, le départ de Bouteflika souligne le vide politique et l'incertitude auquel est actuellement confrontée l'Algérie. Entre la peur d'une transition non-contrôlée et l'agacement devant le caractère ubuesque du spectacle politique, penchons-nous sur une absence riche d'enseignements.

Bouteflika, homme de paix et digne fils de l'Algérie

Si la vie de Bouteflika est si précieuse, c'est d'abord parce que c'est à lui qu'il est revenu d'incarner le retour de la paix après la décennie noire, la guerre civile des années 1990. Pourtant, sa politique de "réconciliation nationale" a largement profité des jalons posés par son prédécesseur Liamine Zeroual (1995-1999). C'est sous la présidence de ce dernier que la victoire militaire contre les guérillas islamistes a été acquise. Plus encore, c'est à son initiative que la politique de Rahma (clémence) a été enclenchée, permettant la réintégration progressive des anciens terroristes à la communauté nationale. Les critiques de Bouteflika ne manquent d'ailleurs pas de rappeler que ce dernier s'était maintenu par peur à l'écart du pouvoir qu'on lui proposait en 1994, notamment à les en croire en raison des mises-en-garde de sa mère (sic). Néanmoins, c'est incontestablement lui qui a poussé à son terme cette logique d'effacement de la décennie noire, d'abord en faisant voter un premier référendum sur la concorde civile en 1999, puis un second visant à faire adopter la Charte pour la paix et la réconciliation nationale appliquée en février 2006.

Mais Bouteflika n'est pas uniquement l'homme du retour à la paix, il est aussi celui de la réconciliation du régime avec ses partenaires internationaux et de la reprise économique. Homme d'envergure internationale, à l'intelligence et à l'amabilité reconnues, son règne correspond à l'amélioration des relations de l'Algérie avec l'Europe et les États-Unis, à la résorption du chômage (bien aidée par le changement des modes de calculs) et au retour de la croissance. Là encore, on n'oubliera pas que cette embellie est indissociable d'une libéralisation qui a d'abord profité aux capitaux étrangers et aux affairistes du régime, et de plusieurs tentatives de privatisation des hydrocarbures particulièrement mal venues et reçues. Toutefois, si la situation est encore très loin d'être satisfaisante, comme en témoigne la succession des émeutes et des mouvements sociaux, l'amélioration relative a été portée au crédit de Bouteflika.

Il n'en fallait pas plus pour que le discours officiel sanctifie la figure du Président, lequel était de toute façon le seul à pouvoir pallier au discrédit global de l'élite dirigeante par le biais d'une surenchère paternaliste constante. En tant qu'unique figure acceptable du régime, Abdelaziz Bouteflika a donc été le destinataire des ouvrages hagiographiques des thuriféraires de l'ordre[1] et la cible des ouvrages à charge de ses critiques[2]. Plus que tout, il est devenu le symbole du refus du chaos, de la primauté de la croissance, de la stabilité et de la sécurité sur la justice sociale et la souveraineté populaire. Au lendemain de sa réélection pour un troisième mandat, un éditorialiste du quotidien L'Expression se félicitait en ces termes : « Les citoyens ont fait le choix de la stabilité et de la continuité, notamment le retour à la paix et la sécurité retrouvée. Or, un changement de cap serait un saut dans l’inconnu. »[3]

Or c'est bien à un saut dans l'inconnu que renvoie l'hospitalisation récente du chef de l'État. De manière ironique, sa faiblesse physique chronique fait qu'il est désormais devenu le symbole de la fragilité -réelle ou supposée- du retour de la concorde.

Les mystères d'une absence anxiogène

La précarité de la santé d'Abdelaziz Bouteflika est une chose bien connue en Algérie, d'autant plus que cette précarité s'est étalée dans la durée. Ainsi, au moment du mouvement de contestation politique qui a vu le jour dans la lignée des soulèvements tunisien et égyptien en 2011, certains opposants demandaient des élections anticipées en raison de la maladie d'un Président réélu deux ans plus tôt. De fait, le Président avait déjà été hospitalisé au Val-de-Grâce en novembre 2005, pour un ulcère à l'estomac qui s'est par la suite révélé être un cancer. L'année suivante, il avait à nouveau été accueilli par l'hôpital militaire parisien, officiellement pour une banale visite de suivi.

Paradoxe postcolonial, le plus prestigieux des représentants vivants de la famille révolutionnaire n'a pas manqué de profiter du système de soin français, alors même que les critiques sont toujours nombreuses à l'encontre de son équivalent algérien, comme en témoigne la récente dégradation des conditions d'accueil dans les hôpitaux suite à une grève de l'intersyndicale de la santé.

Au-delà de ce point de détail que je souligne par esprit taquin, les hospitalisations de Bouteflika au Val-de-Grâce ont de quoi attiser les rumeurs, dans la mesure où l'hôpital militaire parisien est réputé être un lieu où les puissants vont se faire diagnostiquer, soigner, et mourir parfois. Souvent, le choix du Val répond autant à des impératifs sanitaires que politiques. C'était par exemple le cas lorsque Yasser Arafat y est venu finir son existence en novembre 2004. De ce point de vue, il ne faut pas perdre de vue que le choix de Bouteflika -et de ses proches- répond également au besoin de se protéger des fuites qui pourraient servir ses adversaires au sein du régime, notamment parmi la hiérarchie militaire et les services de sécurité. 

Sans rentrer dans le cliché du caractère exceptionnellement fragmenté, manipulateur et mystérieux du régime algérien, lequel traduit autant la difficulté à rationaliser une guerre civile que la persistance des narratifs orientalistes chez les observateurs étrangers comme nationaux, on doit bien admettre que le spectacle donné par l'hospitalisation du Président concourt à renforcer l'incertitude et le sentiment que quelque chose se trame dans les coulisses du pouvoir.

Ce sentiment se trouve logiquement exacerbé par l'intervention anxiogène de personnalités plus ou moins légitimes, qui n'ont  probablement pas d'informations précises sur l'état du malade mais sont néanmoins sollicitées, ou s'expriment de leur propre chef. A cet égard, l'intervention de Benjamin Stora peut être compréhensible, puisqu'il a été médiatiquement désigné comme l'intellectuel public français pour toute question concernant l'Algérie. Sa position prudente mais ambiguë ("il est très difficile de dire s'il est toujours en vie") n'en a pas moins très rapidement été reprise en des termes peu susceptibles de rassurer de ce côté de la Méditerranée ("Bouteflika peut-être décédé selon Benjamin Stora"). Que dire également des propos du chanteur pied-noir juif Enrico Macias sur la gravité de l'état du Président ? Que penser quand ceux-ci ont été rapportés par un journal qatari à son tour cité par un site d'information patriotique propriété d'un fils de Général (Lofti Nezzar, fils de Khaled) ? Arrivé là, quand la France, les Juifs, le Qatar, les Généraux se confondent, on n'a pas de mal à imaginer ce qui fait que l'information peut alimenter les fantasmes d'un complot international visant à faire plonger le pays dans le chaos. Une peur que ne manque d'ailleurs pas d'attiser le Premier ministre par ses démentis condamnant la main de l'étranger.

En conséquence, le problème n'est pas tant le secret entourant la santé présidentielle, qui est un trait partagé dans de nombreux endroits de par le monde. Il s'agit davantage du traitement anxiogène de l'information, entre deux pays où les marges des journalistes sont différentes. C'est ce que ne manque pas de souligner la censure des quotidiens Djaridati et Mon journal qui prévoyaient de publier des informations alarmantes sur ce sujet[4]. A ce décalage s'ajoute enfin l'anxiété propre à la société algérienne, exacerbée par la situation au Mali, en Libye et désormais en Tunisie, et le besoin de "clics" des médias en ligne, quel que soit le côté de la Méditerranée.

Les adieux d'un Président-Magicien 

Plutôt que de nous perdre en de vaines conjectures concernant l'état de santé de Bouteflika, il est plus intéressant d'intégrer l'incertitude comme étant une donnée tangible de l'analyse. De fait, ce qui est important ici, ce n'est pas de savoir si Bouteflika est mort ou vivant, mais plutôt qu'on l'ignore. Le plus remarquable est que ce phénomène est récurrent. De fait, en septembre 2011 et à nouveau l'année suivante au même moment, des rumeurs avaient enflé quand à la mort probable d'un Président avant que celui-ci ne réapparaisse, au point de pousser certains analystes a évoquer la comédie d'un truqueur-né, d'un illusionniste aguerri. Illusionniste, Bouteflika ? Le mot est lâché. 

Assurément, il y a quelque chose d'un magicien dans le chef de l'État algérien, tout particulièrement dans son rapport au temps et à la mort. Là encore, il n'y a guère d'exception algérienne dans le domaine puisque la maîtrise du temps est un propre de la fonction suprême dans les régimes présidentialistes. Fernando Coronil a pour sa part développé une réflexion convaincante sur le caractère magique de l'État vénézuélien[5]. Ainsi, d'un point de vue sociologique, reconnaître les capacités paranormales de Bouteflika, c'est avant tout prendre en compte la capacité des acteurs au sein de l'État à se livrer concrètement à des actes de magie sociale.

Pour peu que l'on s'intéresse de près à ce pouvoir magique, on peut le décrire. Les arcanes de la sorcellerie sont, comme les sciences humaines, affaires de disciplines. De fait, Bouteflika est d'abord ce mage qui a réussit à travailler le temps à son image, à l'étirer d'une manière qui semble infinie mais aussi à le découper. Le Président a fait réapparaître un passé révolu, celui du mythe boumédiéniste, et a tenté d'effacer des mémoires deux décennies aux conséquences funestes, en s'appuyant notamment sur sa propre disgrâce entre 1980 et 1989, et son retrait durant les années 1990 (un bon magicien doit savoir quand disparaître). En faisant en sorte que le passé lointain triomphe de la tragédie récente et qu'il reprenne sa place dans le présent, Bouteflika a incontestablement tenté et d'une certaine manière réussit à transformer la réalité algérienne. L'étirement indéfini du passé, indissociable de la prégnance du mythe fondateur révolutionnaire dans le discours de légitimation de la coalition dirigeante, est de surcroît complété par une capacité à triompher de la mort digne des grands nécromanciens des romans fantastiques. 

Pour autant, la peur persistante du chaos témoigne des limites de l'illusion, et donc de la capacité du Président et de la coalition dirigeante dans son ensemble à affecter le réel. C'est d'ailleurs bien la finitude de Bouteflika, en tant que personnage-clé permettant la permanence de ce qui devrait être passé ou mort, qui rappelle la fragilité des illusions. De plus, la capacité d'une gérontocratie à échapper à la mort contraste violemment avec l'invivabilité de la vie quotidienne (le fameux "dégoûtage" des jeunes). En ce sens, on voit bien que l'efficacité du tour de magie pâtit de son décalage avec une réalité coriace, en plus d'être déjà affaiblie par le discrédit des illusionnistes putatifs, Président compris. L'impression d'un monde plongé dans l'absurde n'en est alors que plus forte, ce qui participe de l'inquiétude socialement partagée.

L'Algérie lui survivra

Dans tous les cas, quoi qu'on pense de Bouteflika, la majorité des gens lui reconnaît d'avoir participé à une période glorieuse de l'histoire du pays mais aussi et surtout d'avoir été l'un des principaux artisans du retour de la paix et de la concorde. Le problème, que j'ai déjà relevé plus haut, est que sa santé précaire fragilise ces deux idées maîtresses. Dans ce contexte, le spectacle de plus en plus rare de ses apparitions publiques devenait davantage un facteur anxiogène qu'un élément susceptible de rassurer la population. Si l'on rajoute à cela la corruption de son entourage et les tensions qui l'opposaient de manière récurrente avec d'autres tendances de la coalition dirigeante[6], notamment au sein de la hiérarchie militaire, on peut raisonnablement suggérer que le maintien de Bouteflika à son poste n'est pas aussi essentiel à la stabilité du pays qu'il n'y paraît.

Depuis plusieurs années, la presse complaisante, parfois imprimée depuis Paris, n'a pourtant pas manqué d'affirmer le caractère irremplaçable du Président. Ainsi, peu après la nomination d'Abdelmalek Sellal au poste de Premier ministre, en septembre 2012, Jeune Afrique s'enthousiasmait en "révélant" qu'Abdelaziz Bouteflika travaillait en moyenne quatorze heures par jour[7]. On demeure pourtant raisonnablement sceptique à l'égard de la capacité d'un homme âgé et malade à produire de tels efforts, de manière quotidienne, sur plusieurs années, même avec tous les cocktails fortifiants du monde. En fait, malgré les simagrées des Abdelmalek Sellal, Amar Ghûl et autres Amara Benyounès, l'Algérie peut très bien vivre sans son Président. La preuve : la finale de la coupe d'Algérie a bien eu lieu ; le mouvement des chômeurs a été canalisé et réprimé ; le ministre des Affaires étrangères allemand est venu se féliciter du "renforcement de la coopération" entre les deux pays. Bouteflika est parti il y a un mois, nul ne sait quand il reviendra, mais l'Algérie ne s'est pas effondrée. Dans ce contexte, des candidats de tous bords se préparent donc à la course pour le prochain scrutin présidentiel, preuve que le vide politique n'était pas si abyssal. Bouteflika était sans doute un écran de fumée qui masquait l'existence de nombreuses autres alternatives, à commencer par la kyrielle de premiers ministres (Hamrouche, Benflis, Benbitour, Sellal voir Ouyahia).

Finalement, il faut voir dans l'hospitalisation du chef de l'État une énième crise systémique, qui témoigne du nécessaire renouvellement de l'élite dirigeante en dépit de son obsession pour le statu quo. Or, si les crises propagent l'incertitude, elles contribuent également à révéler certaines vérités : si les talents du Président-Magicien ont été sans doute d'un grand secours à l'Algérie, et tout particulièrement à la coalition dirigeante, ce dernier n'est pas indispensable à la conservation du pays. L'Algérie lui survivra. En faisant construire sa "Grande Mosquée" à Alger et non à Paris, c'est le choix qu'il a lui-même fait pour la posterité.


[1]   Abdelaziz Houmad, Bouteflika, homme de paix et digne fils de l'Algérie, Paris, éditions Publibook, 2010.

[2]   Mohamed Benchicou, Bouteflika : une imposture algérienne, Alger, Le Matin, 2003.

[3]   L'Expression, 11 avril 2009.

[4]   L'esprit suspicieux pourrait ajouter que ces deux journaux appartiennent à Hichem Aboud, ancien des services de renseignement, qui ne manquait pas le soir même d'aller partager ses informations sur France 24. On le voit, il n'est pas difficile de devenir paranoïaque.

[5]   Lequel partage avec l'Algérie un rejet de l'impérialisme, une tendance au radicalisme militaire et une expérience développementaliste ternie par une décennie 1980 de corruption. Fernando Coronil, The Magical State. Nature, Money and Modernity in Venezuela, Chicago & Londres : The University of Chicago Press, 1997.

[6]   Mohamed Hachemaoui, « Permanence du jeu politique en Algérie », Politique étrangère, 2009/2, p. 309-321.

[7]   Jeune Afrique, n°2696, semaine du 9 au 15 septembre 2012, p. 42-45.

If you prefer, email your comments to info@jadaliyya.com.

Announcements

D E V E L O P M E N T S

 

Apply for an ASI Internship now!

 




The
Political Economy Project

Issues a

Call for Letters of Interest
!

  

Jadaliyya Launches its

Political Economy

Page!
 

 


 

F O R    T H E    C L A S S R O O M 

Roundtable: Harold Wolpe’s Intellectual Agenda and Writing on Palestine


 

The 1967 Defeat and the Conditions of the Now: A Roundtable


 

E N G A G E M E N T 

SUBSCRIBE TO THE ARAB STUDIES JOURNAL

Pages/Sections

Archive