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L'armée égyptienne et la révolution de 2011

[Un panneau qui appelle pour la chute de SCAF par les socialistes révolutionnaires. Image par Gigi Ibrahim/Flickr.] [Un panneau qui appelle pour la chute de SCAF par les socialistes révolutionnaires. Image par Gigi Ibrahim/Flickr.]

L'armée égyptienne s'est imposée comme l'un des acteurs les plus puissants et les plus influents depuis la fondation de l'Etat égyptien moderne. Malgré cela, depuis les années soixante-dix, peu de recherches ont cherché à contextualiser et à historiciser l'institution militaire, alors même qu'elle continue à jouer un rôle prépondérant dans la vie politique et économique égyptienne, comme institution et en tant que groupe au sein de l'élite [1]. L'importance d'une telle problématique ne peut être exagérée dans la période actuelle. Elle pourrait précisément permettre de mettre en lumière les conditions qui ont renforcé l'implication de l'armée dans la politique dans les dernières années, tout particulièrement durant les dix-huit jours de soulèvement en 2011 et ultérieurement. 

Par exemple, une des manières de comprendre la position prise par l'armée vis-à-vis de la révolution de 2011 est d'analyser les liens entre l'armée et d'autres membres de la classe dominante en Egypte, notamment à la lumière des réorganisations du jeu politique au fil du temps. La question essentielle est la suivante : Quels changements de pouvoir ont eu lieu au sein de la classe dominante et comment ont-ils ébranlé sa cohésion et sa capacité à gouverner l'Egypte? Plus précisément, comment ces transformations à l'intérieur de la classe dominante s'articulent avec les tensions sociales qui ont contribué au soulèvement de 2011 et à l'intervention militaire? Il est intéressant de comprendre l'armée et les forces de sécurité comme faisant partie de la classe dominante, parmi d'autres élites. Quand se produit un déséquilibre ou une modification importante du rapport de force, les changements au sein de cette classe peuvent aboutir à des politiques exerçant une pression économique et sociale sur la population. Ce qui peut à son tour entraîner des troubles, affaiblissant ainsi la capacité de la classe dominante à gouverner – cette transformation ayant de profondes ramifications dans l'ensemble de cette classe dirigeante.

Cet article inscrit la décision de l'armée de se détacher des élites civiles au pouvoir en Egypte en 2011 dans son contexte historique et analyse sa position vis-à-vis des nouveaux groupes émergents de la classe dominante dans les années quatre-vingt-dix. Il défend que les transformations des relations de pouvoir au sein de la classe dirigeante peuvent nous aider à comprendre à la fois pourquoi la révolution de 2011 s'est déclenchée à ce moment précis et pourquoi l'armée avait intérêt à intervenir en 2011. Pour en arriver à 2011, l'influence croissante de nouveaux groupes d'élites n'a pas seulement concurrencé la position des militaires parmi la classe dominante, mais elle a également jeté les bases du soulèvement de 2011, comme de l'intervention consécutive de l'armée. 

L'armée égyptienne 

Le coup d'État de 1952, souvent massivement considéré comme une révolution, marque le début de l'indépendance officielle de l'Egypte. Le 26 juillet 1923, un mouvement au sein des forces armées connu sous le nom de Mouvement des officiers libres prend le pouvoir et renverse le roi Farouk. Ce processus conduit rapidement à mettre un terme à l'occupation britannique de l'Egypte. Les Officiers libres forment le Conseil du commandement de la révolution et décrètent une période de transition. En 1956, une nouvelle constitution est annoncée, donnant au président – Gamal Abdel Nasser – de larges pouvoirs, notamment le droit de nommer les ministres. Sur le plan économique, l'industrialisation et la nationalisation deviennent des priorités majeures. Le coup d'État fit de l'Egypte un pays où l'appareil d'État dominé par l'armée contrôlait les objectifs et les orientations de l'économie. Ce processus coïncide avec une transformation à l'intérieur de la classe dominante qui voit décliner l'influence de la bourgeoisie des grands propriétaires fonciers, au profit d'une nouvelle classe d'industriels [i]. Le règne de Nasser a institutionnalisé le rôle politique de premier plan joué par l'armée dans la classe dominante et a préparé le terrain à son contrôle des moyens de production.

L'armée égyptienne continue de s'appuyer sur cette histoire d'où elle tire sa légitimité révolutionnaire et beaucoup la considèrent comme une institution patriotique. La révolution menée par 'Urabi en 1881, le Mouvement des officiers libres et les guerres contre Israël ont renforcé l'importance de son rôle historique dans l'imaginaire populaire. De plus, après 1952 l'armée se présente comme une force anti-coloniale et des chefs militaires comme Nasser avancent que le coup d'État de 1952 était principalement motivé par la présence britannique en Egypte, ainsi que par la corruption notoire de la monarchie. Ce prestige anti-colonial, ainsi que la rhétorique qui l'accompagne, axée sur le développement industriel, a constitué pour l'armée une source considérable de légitimité parmi la population [ii]. La nationalisation du canal de Suez en 1956 a permis d'illustrer la position anti-coloniale du nouveau régime et a eu un immense retentissement pour les Egyptiens. Pour les forces armées cet héritage populaire perdure jusqu'à aujourd'hui. En définitive, non seulement les deux successeurs de Nasser sont issus de l'armée, mais le service militaire obligatoire permet de s'assurer de la persistance de liens entre l'institution et une large partie de la population.

Son jeu d'alliances internationales vise à affermir davantage sa position de force. Après le coup d'État de 1952 qui a porté Nasser et l'armée au pouvoir, l'Egypte a adopté une politique de non-alignement. Néanmoins, de nombreuses tensions critiques, sinon des conflits ouverts, survenaient entre les puissances occidentales et l'Egypte sur des questions cruciales comme celle du canal de Suez ou de l'occupation coloniale israélienne de la Palestine. La présidence de Sadate a marqué un tournant dans la politique étrangère, tant sur le plan économique que politique. Au niveau économique, la politique de l'infitah de Sadate a ouvert les marchés égyptiens, entraînant un afflux d'investissements directs étrangers. Sur le plan politique, l'Egypte a signé un traité de paix avec Israël en 1979, qui a provoqué des tensions non seulement entre l'Egypte et d'autres pays arabes, mais également entre Sadate et certaines personnalités militaires ou politiques de premier plan qui s'opposaient au traité de paix. Après avoir signé le traité de paix, le ministre des affaires étrangères Mohammed Ibrahim Kamel a été cité déclarant : «  Je suis presque mort de disgrâce, de dégoût et de douleur alors que j'étais témoin de cette tragédie non résolue. » Depuis la signature du traité avec Israël en 1979, l'armée égyptienne est le deuxième pays bénéficiant de la plus grande quantité d'aide militaire américaine, totalisant deux milliards de dollar par an. 

La dépolitisation de l'armée ? 

La place de l'armée dans la politique égyptienne après l'époque de Nasser a été abondamment débattue à travers de nombreux ouvrages. Hazm Kandil affirme que bien que l’armée était aux commandes du coup d'État qui a instauré l'État égyptien après l'indépendance, le processus de marginalisation de l'institution militaire a commencé aussitôt après. Nasser, Sadate et Moubarak ont tous favorisé l'appareil de sécurité de l'État comme moyen de répression, au détriment des militaires, et sous Moubarak un nouveau groupe d'élites a émergé, concurrençant son influence. Cette nouvelle élite économique est devenue le cœur de la classe dominante, marginalisant ainsi sa position. Cependant, d'autres, comme Yezid Sayigh, défendent que l'Egypte est restée un État militaire jusqu'en 2011 (et après cela), et que ce qui différait était la visibilité de l'institution militaire à l'intérieur des sphères politiques et économiques égyptiennes. Cette affirmation semble particulièrement pertinente à la lumière des allégations qui, à la suite du 30 juin 2013, évoquent un « retour au pouvoir » de l'armée égyptienne, qui supposerait qu'elle ne faisait pas partie de la classe dominante avant cela.

D'un côté, il est difficile de défendre que l'armée a été complètement dépolitisée. Elle a continué de jouir d'un large soutien populaire dans l'imaginaire collectif et de maintenir son influence dans la sphère économique. Il est important de voir que des figures de proue de l'institution militaire faisaient partie du système corrompu qui existait sous Moubarak, bien qu'il est possible de voir cette implication dans le cadre d'une tentative plus large de les coopter. De plus, l'armée fait partie de la classe dominante depuis l'instauration de l'État égyptien. Si sa position en son sein varie vis-à-vis d'autres élites, sa présence dans cette classe est difficile à contester.

D'un autre côté, les gouvernements successifs sont parvenus à écarter du pouvoir des personnalités militaires qu'ils considéraient comme une menace. Sous la présidence de Moubarak, les tentatives pour impliquer l'armée dans le système à travers des patronages et des incitations économiques étaient fréquentes et des personnalités militaires connues, comme l'ancien ministre de la Défense Abdl al-Halim abu Ghazala, ont été empêchés d'accéder à des positions de pouvoir. [iii] De plus, un changement notable advenu sous Nasser (qui s'est poursuivi avec Sadate et Moubarak) a privilégié le développement de l'appareil de sécurité intérieur. Cela signifie que le Ministère de l'Intérieur a commencé à accumuler des pouvoirs sans précédents. A la suite des « émeutes du pain » de 1977, au cours desquelles Sadate a eu recours à l'armée pour restaurer le calme, il a accru le pouvoir de la police par anticipation des troubles futurs. Sous Moubarak, le règne du Ministère de l'Intérieur était absolu et les violences policières sont progressivement devenues l'un des plus gros problèmes de l'Egypte. Cette situation peut être interprétée à la lumière des politiques économiques menées, dont les effets ne pouvaient être endigués que de manière coercitive. Ces changements ont rendu possible l'émergence de nouvelles figures au sein de l'élite qui marginaliseraient d'autant plus la position de l'armée.

Réalignements de la classe dominante 

Les modification du rapport de force à l'intérieur des élites, notamment en ce qui concerne le contrôle de l'économie égyptienne, a permis d'affaiblir la position de l'armée par rapport à d'autres acteurs de la classe dominante. Sous Nasser, la politique de nationalisation et les projets d'industrialisation lui ont assuré le contrôle de larges secteurs de l'économie. Cette situation s'est légèrement modifiée sous Sadate suite à la privatisation du secteur étatique. Aux alentours des années 1980, l'armée a néanmoins étendu son emprise économique sur des secteurs traditionnellement contrôlés par des civils. Pendant la présidence de Sadate, les militaires ont accentué leur influence dans la sphère économique, investissant et dirigeant d'importants projets touristiques, industriels et immobiliers, tous exemptés de contrôles. Cette expansion fut particulièrement remarquable dans trois domaines : l'agriculture et la mise en valeur des terres, l'industrie de l'armement, la construction et les services.

Il est possible de considérer que l'empire économique qui fait aujourd'hui la célébrité de l'armée (malgré le manque d'estimations fiables de son importance) remonte à cette période. Les profits de certains secteurs de cette activité économique – et spécifiquement la production et l'exportation des armes – ne sont pas seulement tenus secrets, mais leur production même bénéficie de taux subventionnés, l'armée profitant des prix subventionnés de l'électricité et de d'autres biens manufacturés. Le secteur agroalimentaire constitue un autre secteur dans lequel l’armée a commencé à investir. Celui de la mise en valeur des terres – par exemple transformer un morceau de désert en zone destinées au développement urbain – qui avait été privatisé sous Sadate et l'est resté jusque dans les années quatre-vingt, a connu un regain d'intérêt de la part de l'armée. Elle s'est également emparée de projets de développement massifs sous Moubarak. Les années quatre-vingt ont vu les militaires se lancer dans de nombreuses industries, au détriment du contrôle de l'État comme des civils sur celles-ci. Elles aboutirent à une nouvelle alliance entre l'armée et la bourgeoisie qui contrôlait ses industries. Toutefois à la fin des années quatre-vingt-dix, le cercle des hommes d'affaire de Gamal Mubarak, par leur politique effrénée de privatisation et de monopole, ont commencé à menacer à nouveau les intérêts économiques de l'armée.

Sous Moubarak, une nouvelle élite économique a émergé, dont son fils Gamal était une des figures principales. Ce groupe représentait un défi de taille pour les autres parties de la classe dominante et il se caractérise par son adhésion au néolibéralisme comme méthode d'accumulation capitaliste. La présence de ce groupe néolibéral exprimait une transformation interne à la classe dominante, dans la mesure où ses membres commencèrent à disputer le pouvoir aux autres élites, afin de renforcer leur contrôle, notamment dans le Parti National Démocratique (PND). [iv] Leur conception d'un capitalisme monopolistique concurrençait le monopole de l'armée sur certains secteurs, notamment à travers leur programme de privation de segments de l'économie qui étaient sous le contrôle de l'État et des militaires, comprenant les banque nationales et des projets de mise en valeur des terres. [v] Ces transformations étaient en grande partie le résultat des politiques promues par Gamal Moubarak et par la nouvelle élite néolibérale au sein du PND. L'influence grandissante de Gamal et de certains hommes d'affaire était particulièrement visible à l'intérieur du comité politique du parti, l'un des comités les plus puissants dans le parti au pouvoir. 

L'Egypte de Moubarak est devenue un des États du Moyen-Orient à la pointe du néolibéralisme. Comme le souligne Timothy Mitchell, la capacité des marchés à fonctionner librement comme la privatisation rampante aboutirent à une forte inégalité et bénéficièrent donc à une petite élite, tandis que la majorité des Egyptiens connaissait une dégradation de sa qualité de vie. [vi] Cela ne veut pas dire que d'autres membres de la classe dominante n'ont pas pris part à ce projet néolibéral qui creusa un large fossé entre les classes sociales égyptiennes, mais il faut souligner que ce nouveau groupe concurrençait les autres élites – y compris l'armée – à travers leur capitalisme monopolistique. 

Après trois décennies de présidence de Moubarak, le pouvoir des élites économiques qui monopolisaient alors la plupart de l'économie égyptienne reposaient largement sur la police et les forces de sécurité. [vii] Cela était particulièrement manifeste dans la manière dont les forces de sécurité traitaient le nombre croissant de grèves. Les tensions de classe s'accentuaient et menaçaient d'exploser, rendant toujours plus nécessaire la puissance coercitive de l'État. Afin de maintenir la stabilité indispensable à l'exploitation économique, il était primordial que les troubles sociaux liés à l'augmentation des prix et aux inégalités soient restreints au minimum, ce qui fut accompli au moyen d'une augmentation du contrôle et de la répression policière. Ces tensions ont principalement pour origine la pénétration accrue du néolibéralisme, visible dans l'écart toujours plus grand entre les classes sociales et les effets des plans d'ajustement structurel au niveau microéconomique, ainsi qu'à la suite de l'afflux de capital étranger et de l'extension des privatisations (qui menaçaient également les intérêts économiques de l'armée). [vii]

De plus, sur le plan politique, la fraude électorale systématique et l'augmentation de la violence des forces de police ajoutaient aux troubles dans la société égyptienne. La transformation initiée dans les années soixante-dix était maintenant achevée : le parti au pouvoir, largement constitué des élites néolibérales et soutenu par le Ministère de l'Intérieur et les forces de sécurité, exerçait un contrôle significatif sur l'Egypte. Les tensions entre les classes, liées à l'augmentation des inégalités, à la hausse des prix des produits de base, ainsi que le nombre croissant de grèves semblent indiquer que des parties importantes de la population égyptienne considéraient qu'il leur était de plus en plus difficile de survivre. [ix] Cette combinaison entre le défi que constituait cette nouvelle élite néolibérale, ainsi que la flambée des inégalités sociales résultant des politiques entreprises par cette dernière apporte un éclairage sur l'intervention de l'armée en 2011. [x] 

2011 et 2013 : des tentatives de repositionner l'armée au centre de la classe dominante 

Plusieurs facteurs ont influé sur les choix auxquels l'armée faisait face au moment du soulèvement de 2011. Indéniablement, la pression de la base, celle des manifestants ainsi que les menaces de certaines parties du secteur public comme du secteur privé de se mettre en grève, ont été d'une importance capitale pour contraindre les autorités à prendre en compte leurs revendications. Si ces dernières portaient principalement sur la justice sociale et la liberté, les questions de la violence policière et celle d'une réforme du Ministère de l'Intérieur étaient également centrales. Il devint vite évident que la légitimité du régime de Moubarak était impossible à sauver, ce qui pesa incontestablement sur la décision de l'armée d'intervenir. Par ailleurs, la préoccupation quant à sa position déclinante au sein de la classe dominante était à son comble, de même que se faisait sentir la nécessité de mettre à l'abri des personnalités corrompues parmi les rangs de l'armée des procès qui ne tarderaient pas à être engagés. Après la résignation d'Hosni Moubarak en février 2011, l'Egypte entra donc comme convenu dans une période de transition dirigée par les militaires, sous  l'autorité du Conseil suprême des forces armées (CSFA). L'armée se trouvait à nouveau sur le devant de la scène politique égyptienne.

Il semble que les événements révolutionnaires ont réussi à renverser Moubarak dans la mesure où l'armée a décidé de se ranger « du côté de la révolution. » Ce n'était assurément pas par solidarité avec les revendications des manifestants, mais en raison d'un calcul stratégique. Alors que se préparait déjà visiblement l'accession de Gamal à la présidence, elle était face à la perspective de voir, pour la première fois en un demi siècle, un président civil à la tête de l'Egypte. De plus, le nouveau groupe au sein de l'élite mené par Gamal Moubarak était en grande partie responsable de l'exacerbation des tensions sociales ayant donné naissance à la révolution, qui menaçait maintenant de mettre à bas l'ensemble de la classe dominante - ce qui affecterait immanquablement la position privilégiée de l'armée. En définitive, les politiques économiques menées à la suite des transformations internes à la classe dominante, en premier lieu la privatisation des industries clés, avaient modifié l'équilibre en place depuis Nasser. Cette opportunité de revenir au centre de la classe dominante l'a poussé à intervenir en 2011. Cette intervention a ouvert une période de transition dirigée par le Conseil suprême des forces armées, suivie par des élections présidentielles en 2012, qui ont été remportées par Mohamed Morsi, haut responsable des Frères musulmans. La constitution rédigée sous sa présidence protégeait ouvertement les privilèges de l'armée, faisant peser de sérieux doutes sur le scénario racontant que Morsi l'aurait renvoyé dans ses casernes.

Après les manifestations d'ampleur contre Morsi le 30 juin 2013, l'armée est à nouveau entrée en scène, bénéficiant cette fois-ci d'un soutien populaire bien plus conséquent. Le 3 juillet, le général Abd al-Fattah al-Sisi a annoncé que Morsi n'était désormais plus président de l'Egypte et que la constitution était suspendue. Il est remplacé par Adli Mansour, le président de la Haute Cour Constitutionnelle, qui assume la présidence par intérim. Les manifestations du 30 juin exprimaient la continuité des revendications de 2011 ainsi qu'un profond mécontentement suscité par la première année au pouvoir de Morsi. Le processus constitutionnel a été perçu comme excluant les forces non-Islamistes et les violents affrontements devant le palais présidentiel en décembre (en réponse à la crise constitutionnelle) soulevèrent des interrogations sur le rôle de la violence policière dans l'Egypte de Morsi. Ajouté à la possibilité d'un nouveau prêt de la part du Fond Monétaire International, qui affermirait d'autant plus le néolibéralisme en Egypte, l'ensemble de ces questions avait fait naître des inquiétudes parmi différentes parties de la société égyptienne. 

Alors que le problème de savoir si cette intervention constituait ou non un coup d'État militaire a été largement débattu, il est peut-être plus intéressant de se demander si cette intervention peut mettre en lumière la position de l'armée au sein de la classe dominante, que ce soit avant 2011 ou après les élections présidentielles de 2012. Il est évident que les événements qui ont eu lieu en Egypte après le 30 juin ne peuvent pas être expliqués de manière essentielle en déterminant si ce qui s'est produit est un coup d'État ou une révolution populaire – c'était une combinaison. Il semble plus pertinent de se concentrer sur les différents acteurs impliqués : un des aspects significatifs des événements survenus depuis le 30 juin est l'importance des efforts de la hiérarchie militaire pour empêcher les manifestations d'atteindre un stade où l'armée et sa position privilégiée deviennent elles-mêmes des cibles. Depuis 2011, c'est la seconde fois qu'elle intervient et à chaque fois d'une manière cherchant à influer sur le cours des événements à la suite de mobilisations massives de la base, ainsi qu'à capter les formidables énergies révolutionnaires qui semblent à même d'exiger – et d'obtenir – des revendications socio-économiques et politiques décisives.

Il est essentiel de souligner le rôle qu'ont joué à la fois l'armée et le gouvernement Morsi pour poursuivre et accentuer la gouvernance néolibérale en Egypte, qui continue de faire obstacles aux demandes massives de redistribution. Ce programme est une limite permanente aux revendications principale des révolutionnaires et il est donc dans l'intérêt de la classe dominante d'empêcher la persistance d'une mobilisation de masse qui menacerait sa réalisation. En complément des attaques portées contre leurs intérêts économiques avant 2011, ce processus peut aider à comprendre pourquoi l'armée est intervenue en 2011. Comme cela a pu être relevé, elle a agi de manière à contrôler et à canaliser les énergies de la rue. Son intérêt est principalement de maintenir le statu quo, permettant à la classe dominante de se maintenir au pouvoir et de poursuivre son projet économique et politique, qui constitue précisément ce que beaucoup de manifestants ont essayé de mettre à bas depuis 2011. Les revendications principales du 25 janvier 2011, et notamment la demande de justice sociale, exigent un renversement de la classe dominante et de ses politiques. Autrement dit, tandis que la réalisation des principales revendications révolutionnaires entraînerait la chute de la classe dominante, l'armée tente seulement de la réorganiser afin de sauvegarder ses intérêts. 

Théoriser les interventions de l'armée en 2011 et 2013 nécessite d'observer avec attention les transformations internes de la classe dominante et comment elles se manifestent dans la société. Ces diverses élites ont un intérêt commun à maintenir un système hégémonique et lorsqu’un groupe en leur sein risque de perturber ce projet, il est alors très probable que se produisent des conflits et des défections, comme ce fut le cas tant en 2011 qu'en 2013. Ces interventions de l'armée peuvent être analysées comme des tentatives de regagner une place centrale à l'intérieur de la classe dominante (particulièrement après 2011) et de protéger ses privilèges des manifestants eux-mêmes. 

[Cet article a été publié en anglais sur Jadaliyya et traduit par Pierre Girard.]


[1] Malgré des exceptions récentes comme Hazem Kandil, Soldiers, Spies and Statesmen : Egypt's Road to Revolt. (Verso Books, 2012). Steven A. Cook, Ruling but not governing: The military and political development in Egypt, Algeria, and Turkey. (Johns Hopkins University Press, 2007) ; Imad Harb, "The Egyptian military in politics: Disengagement or accommodation?" The Middle East Journal (2003): 269-290.

[i] Anouar Abdel-Malek, Egypte, société militaire (Paris, Editions du Seil, 1962) / Egypt: Military Society: The Army Regime, the Left, and Social Change under Nasser (New York: Random House, 1968), 87. 

[ii] Une grande partie de cette rhétorique portait sur l'industrialisation et, plus tard, sur le socialisme. Les politiques de redistribution appliquées aux débuts du régime ont permis de caractériser le nouveau régime égyptien comme socialiste, bien qu'il soit plus vraisemblable de définir l'Egypte à l'époque de Nasser comme un pays capitaliste, dans lequel la classe dominante combine les secteurs public et privé.

[iii] En 1989, Moubarak remplaça Abu Ghazala suite à des allégations affirmant qu'il faisait partie d'un programme visant à importer un type de missile prohibé en Egypte. Abu Ghazala était très populaire, tant au sein de l'armée que dans le pays, et des rumeurs en faisaient un possible rival de Moubarak.

[iv] Par exemple leurs tentatives d'accroître leur pouvoir au sein du parti au pouvoir. Leur prise de contrôle du cabinet a été suivie de celle du PND et du parlement. Des hommes d'affaires clés ont été nommés à d'importantes position du PND. Ahmed Ezz, un magnat de l'acier devint le chef de la majorité au parlement et Gamal Moubarak prit le poste d'Assistant secrétaire général du PND.

[v] McMahon in Dan Tschirgi, Walid Kazziha, and Sean F. McMahon, eds., Egypt's Tahrir Revolution (Lynne Rienner Publishers, 2013), 166.

[vi] Timothy Mitchell, Rule of Experts: Egypt, Techno-politics, Modernity (University of California Press, 2002), 228.

[vii] McMahon, 2013. 

[viii] Selim H Shahine, “Youth and the Revolution in Egypt,” Anthropology Today 27, no. 2 (2011), 1-3. 

[ix] Voir: Galal A. Amin, Egypt in the Era of Hosni Mubarak 1981-2011 (Cairo: American University in Cairo Press, 2011), 100; Saad Z. Nagi and Omar Nagi, “Stratification and Mobility in Contemporary Egypt,” Population Review 50, no. 1 (2011), 6.

[x] Shahine, 3-4 ; Amin, Whatever Happened to the Egyptians? Changes in Egyptian Society from 1950 to the Present (Cairo: American University in Cairo Press, 2000), 4-5.

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