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Un dualisme pernicieux ou le mythe des deux Algéries

[Image d'une place à Oran. Image par Maya-Anaïs Yataghène/Flickr] [Image d'une place à Oran. Image par Maya-Anaïs Yataghène/Flickr]

Dans sa dernière chronique pour le magazine Rupture qu'il dirige, l'écrivain et journaliste Tahar Djaout introduit sa dichotomie partageant l'Algérie entre « la famille qui avance et la famille qui recule ». Nous sommes en mai 1993, juste avant son assassinat. La représentation dualiste qui s’exprime dans cette formule oppose porteurs de la modernité et défenseurs de l'authenticité. Dans l'Algérie de 2015, cette dichotomie particulièrement problématique reste toujours d’actualité sous une forme ou une autre, malgré la fin de la guerre civile et la considérable fragmentation sociale héritée de l’histoire. On la retrouve par exemple dans l'opposition fallacieuse entre islam politique et progressisme laïc. S'il faut souligner ici la résistance de cet imaginaire dual, c'est déjà pour saisir la manière dont il alimente des discours conflictuels qui entretiennent la peur d'une montée de la violence.  C'est aussi l'occasion de rappeler la permanence de caricatures et de velléités civilisatrices qui n'ont rien à envier au précédent colonial.

Le poids du passé

On ne fera pas l'économie d'un bref rappel de l'histoire coloniale de cette dichotomie modernité/tradition, ne serait-ce que parce que la France demeure, en 2015, fortement associée à la première. Rappelons que c'est le propre de l'entreprise coloniale que de s'appuyer sur une division du monde entre Occident et Orient, donnant à l'un la raison, la modernité et le pouvoir, et à l'autre la tradition, la superstition et l'apathie. Tout cela se trouve bien sûr, de manière plus complète et plus nuancée, chez Edward Saïd. Ce dualisme colonial s'est doublé symétriquement d'un dualisme anti-colonial qui, pendant et après l'entreprise de libération nationale, oppose à l'impérialisme et à l'acculturation le développement autocentré et la recherche de l'authenticité. Bien que guidée par l'impératif de résistance, cette alternative est également consubstantielle de stratégies de pouvoir, et l'Algérie fournit un bon exemple des méfaits du capitalisme bureaucratique et de la politique d'uniformisation culturelle.

Ce dualisme persiste dans la perception des luttes de pouvoirs dans l'Algérie indépendante, par exemple quand le sociologue Ali El Kenz évoque l'existence de deux paradigmes dominants au sein du mouvement national puis de l'état, celui de la langue et celui de la production. Plus encore, l'affrontement mythique entre modernité et tradition est indissociable de la guerre civile qui a endeuillé le pays dans les années 1990. En effet, si la décennie noire est la conséquence d'une conjonction de facteurs économiques, politiques et socio-culturels, elle va donner lieu à une mise en scène de l'affrontement entre zélateurs de l'authenticité islamique et garants de la modernité étatique. Loin d'exprimer la complexité d'un conflit où les formes de violence sont multiples, où les meurtres politiques, les manipulations et le banditisme cohabitent dans une grande confusion, la persistance du dualisme s'exprime alors dans l'opposition caricaturale entre éradicateurs laïcs et terroristes fondamentalistes. Les promoteurs--nationalistes et berbéristes, islamistes et laïcs--d'une solution politique négociée, réunis à San't Egidio en 1995, seront pour leur part marginalisés à mesure que la violence franchira de nouveaux paliers. 

Les francisés contre la populace

La dichotomie entre modernistes autoproclamés et défenseurs de l'authenticité reste d'actualité dans l'Algérie de Bouteflika. Certes bien d'autres lignes de fracture (linguistiques, géographiques, générationnelles) parcourent le pays. Néanmoins, celle-ci semble s'exacerber à mesure que le blocage politique s'éternise et que le risque d'une dégradation de la situation économique se fait sentir, notamment du fait de la baisse des cours des hydrocarbures. Les fatwas d'Abdelfattah Hamadache témoignent du retour d'une rhétorique takfiri visant les apostats et les occidentalisés. Le prédicateur salafiste est allé jusqu'à lancer un appel au meurtre contre l'écrivain Kamel Daoud en décembre dernier. Il est loin d'être le seul à suivre cette voie. Echourouk, le quotidien le plus lu d'Algérie, a récemment publié des textes dénonçant la position des médias « francisés », accusés de prendre le parti des blasphémateurs.

Il va sans dire que le renouveau de la violence verbale des fondamentalistes est une évolution inquiétante, d'autant qu'elle menace des intellectuels qui ont déjà été particulièrement ciblés durant la guerre civile. Toutefois, il ne faut pas ignorer une autre forme de violence, symbolique cette fois. Car à l'opposition croyants algériens/apostats occidentalisés répond une représentation symétrique de la société, opposant cette fois les élites modernes à la masse abrutie par l'islam et soumise à des schémas de pensée féodaux. Il est ainsi monnaie courante d'entendre certains journalistes, écrivains ou universitaires livrer des diagnostics d'une violence inouïe sur la populace immature et inculte, prompte aux jacqueries dénuées de cadre politique. Pour ne citer que le plus illustre, Daoud a multiplié les chroniques dans le Quotidien d'Oran depuis un an, dans lesquelles il dépeint « un peuple au trois quart ignare, insouciant de la terre à transmettre, bigot, sale, incivique et intolérant ». Ce dualisme entre Algériens modernes et masses arriérées existe bien au-delà des élites culturelles francophones. En dénonçant un problème de mentalité, il réactive une lecture binaire d'inspiration coloniale qui essentialise la situation algérienne.

Le cartel tout en ambiguïté

Qu'en est-il du régime algérien ? Organisé comme un cartel dont les différentes composantes (militaires, technocrates, affairistes, politiciens) s'entendent pour garantir la poursuite de leurs bénéfices, il ne propose aucune forme d'idéologie organisée, se caractérise par une forte hétérogénéité et par la production de discours contradictoires. Ses porte-paroles jouent donc tour à tour sur les registres de l'authenticité et de la modernité.

À l'intérieur, cette dichotomie sert à produire de cette légitimité qui fait tant défaut. Bouteflika s'est ainsi posé en défenseur de la tradition, que ce soit en lançant une offensive contre les écoles francophones en 2006 ou en s'appuyant sur le soutien des zaouïas. Inversement, le projet de loi récent de Tayeb Louh, qui condamne les violences domestiques, a pu être présenté comme une « guerre entre la modernité et l'obscurantisme » menée par le ministre de la Justice au sein même de l'Assemblée. À l'extérieur, le cartel se positionne franchement du côté de la « modernité ». Qu'il s'agisse d'économie ou de démocratie, il épouse l'imaginaire dualiste qui accompagne toute entreprise réformiste. Ainsi, il se présente à ses partenaires européens comme le civilisateur d'un peuple arriéré, en charge d'enseigner la productivité, le vote ou la mixité.

Mais au-delà de ces discours, c'est surtout du climat général dont tire profit le cartel qui tient l'état, alors que Da'esh sature les médias d'images proprement terrorisantes et que le contrôle du corps des femmes algériennes redevient un enjeu de lutte publique. Dans ce contexte, l'ambiguïté du cartel est à son comble. Il pourchasse les terroristes et légifère sur les violences domestiques, mais il laisse impunies les menaces des salafistes et tolère les rassemblements pro-Kouachi organisés par Hamadache et ses sbires en plein cœur d'Alger. Il n'en faut pas plus pour que la peur ressurgisse, notamment au sein de l'intelligentsia francophone. À la fois garant et bénéficiaire de la stabilité, le cartel a tout à gagner dans la tension opposant « deux Algéries », une mystification qu'il n'a cessé d'entretenir pour garantir son rôle d'arbitre.

La France et les partenaires internationaux, créateurs de caricatures

Il est impossible de traiter de la question de la persistance de la dichotomie modernité/tradition sans souligner enfin le rôle des partenaires internationaux. Cela a été dit plus haut, ceux-ci interviennent activement dans les processus de mise à jour de l'ordre national, lesquels sont célébrés au nom du « réformisme » et de la « modernisation ». Cela implique la participation active d'états, d'organisations intergouvernementales (ONU) et supranationales (UE), ou encore d'ONG, notamment pour louer la consolidation démocratique dont que le cartel s'est fait le hérault.

La France est évidemment au premier rang, particulièrement quand il s'agit de promouvoir des visions caricaturales qui traduisent autant la persistance de son vieil imaginaire colonial que la force de ses nouvelles névroses. Tous les micros se tendent ainsi pour recueillir les diagnostics de Kamel Daoud et de Boualem Sansal sur le fascisme islamiste et la passivité des musulmans. De fait, ces auteurs que l'Hexagone a primés confirment aussi bien ses certitudes que ses peurs. Entre deux cris d'alarmes annonçant l'explosion d'une Algérie minée par les clans et le fondamentalisme, on trouvera néanmoins le temps de s'extasier sur ces « jeunes qui veulent mettre Alger à l'heure du numérique ». Le mythe des deux Algéries est donc également forgé dans la relation complexe à l'ancienne puissance impériale, où le rejet et la fascination se confondent pour reproduire des caricatures mettant en scène « bons » et « mauvais » Algériens. L'affrontement entre ces deux groupes s'insère de plus pleinement dans la géographie fantasmée du choc des civilisations.

Les marges mobilisées sur d’autres questions

En conclusion, rappelons que la place qu'occupent les problématiques d'ordre religieux ou culturel ne rend pas justice aux préoccupations exprimées par les marges de la société algérienne, qu'il s'agisse de dignité, de justice sociale ou d'écologie. La mobilisation contre le gaz de schiste en début d'année à In Salah n'a pas seulement démontré l'injustice qu'il y a à qualifier les Algériens de sales et inciviques. Elle a également illustré la grossièreté de la dichotomie authenticité/modernité, en mêlant démocratie participative, solidarité communautaire, manifestations, sit-in et prières collectives. Les répertoires de contestation se construisent sans être bornés par ces catégories trompeuses.

En plus de ne pas rendre compte de la pluralité et des urgences de la société algérienne, l'imaginaire dualiste nourrit la crispation autour de figures polémiques aux propos extrêmes, qu'il s'agisse de Hamadache ou de Daoud. Il détourne le regard des enjeux systémiques. Or, pour en revenir à Tahar Djaout, celui-ci n'oublie pas ces enjeux. Dans Les Vigiles, dernier roman publié de son vivant en 1991, il consacre certes quelques pages douloureuses à la rupture entre l'inventeur Mahfoudh et son frère Younes, devenu fondamentaliste. Mais son regard critique ne s'arrête pas à la religion. Il dépeint aussi la folie du système bureaucratique, la gangrène du clientélisme, le renoncement des révolutionnaires, l'exil des élites. Contrairement au journaliste engagé dans l'urgence du combat politique, le romancier, lui, ne renonce par à peindre la complexité du monde.

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