Follow Us

Follow on Twitter    Follow on Facebook    YouTube Channel    Vimeo Channel    Tumblr    SoundCloud Channel    iPhone App    iPhone App

Terreur partout, humanité nulle part

[Image pris devant Le Carillon le 15 novembre. Image par Jean-François Gornet/Flickr] [Image pris devant Le Carillon le 15 novembre. Image par Jean-François Gornet/Flickr]

Il serait sans doute plus raisonnable d'attendre quelques semaines afin de laisser passer l'émotion. C'est ce que la décence et la raison demandent. Je suis parisien de cœur, et je préférerais me taire. Malheureusement, les faucons et les fascistes, les loups et les va-t-en-guerre, les chacals et les ministres ne s'embarrassent pas de scrupules. Ils n'ont pas attendu que les corps soient en terre, et que les larmes soient sèches, pour commencer leurs vociférations. Ils appellent à la riposte musclée, à la fermeture des frontières, à la montée d'un cran dans le délire sécuritaire. Nous sommes cernés.

Il n'est pas possible de rendre compte en un article de la multiplicité des dynamiques à l'œuvre dans cette escalade du terrorisme de masse, qui a frappé en un rien de temps le Liban et la France. Mais il est nécessaire de répéter les mêmes évidences, encore et encore, dans l'espoir qu'un jour les cyniques et les médiocres qui nous gouvernent trouvent le courage de rompre le cercle vicieux.

Terreur pour tout le monde

Contre certains experts hallucinés, il faut rappeler que les attaques ne visent pas l'Occident ou la France pour « ce qu'ils sont », comme le veut la formule de Daniel Pipes. L'idée a été reprise au lendemain des attaques de vendredi par nombre d'éditorialistes de pacotilles, mais aussi par des universitaires respectables, à l'image de Jean-Pierre Filiu. Elle permet aux thuriféraires de la démocratie libérale, du capitalisme compétiteur et de l'auto-satisfaction occidentale de se réfugier dans le confort de l'essentialisme niais. C'est entendu : nous sommes tellement heureux, libres et puissants qu'ils nous envient et nous détestent à la fois, ce qui les conduits à rejouer la partition surannée du choc des civilisations. Le fait de semer régulièrement la mort à coup de bombardement et de frappes de drones imprécises aux quatre coins du monde n'a rien à voir avec cette rancœur.

Au-delà de l'inexistence politique de l'Occident et des exactions de nombreux gouvernements, cette idée nie un autre fait : le cycle infernal du terrorisme et de l'antiterrorisme s'est répandu bien au-delà de la pseudo-confrontation Occident-Orient. Les Nigérians de Boko Haram, qui enlèvent, massacrent et se font exploser, peuvent bien prétendre s'attaquer à l'éducation occidentale, ils n'en répondent pas moins à un ensemble de logiques économiques et politiques locales. Ils n'en tuent pas moins d'autres Nigérians dont le mode de vie a beaucoup moins à voir avec le mien, que celui d'un bourgeois de Doha.

Le Monde trouve néanmoins un réconfort indécent en s'imaginant une France ayant le privilège de la haine des djihadistes. Nous -gaulois laïcs- ferions des victimes différentes de la quarantaine de morts dans un quartier chiite au Liban, des deux cents russes en égypte, ou de la centaine de militants de gauche en Turquie. Pourtant, nos « démocraties libérales » ne sont pas le cœur de cible des djihadistes. La généalogie de Da'ech, depuis l'insurrection irakienne jusqu'à la rupture avec Al-Qaïda, démontre que l'extrémisme anti-chiite est au fondement de l'idéologie de l'organisation. Avant cela, le triste bilan des takfiris, du Pakistan à l'Algérie, prouve que ce type de violence a d'abord touché tout ceux qui ont eu le malheur d'être considérés comme des apostats. Combien de fois faudra-t-il répéter que la grande majorité de ces attaques visent des musulmans pour que cesse enfin cette ritournelle de la haine anti-occidentale ?

Nos monstres, notre responsabilité

C'est d'autant plus insupportable que l'Occident que l'on place si haut sur l'échelle des civilisations est dans le même temps censé incarner le genre humain. Et c'est dans le sang que la France retrouve enfin son rang de parangon de l'universalisme sans frontière. À Washington, Barack Obama fait des attaques de vendredi soir un défi à l'humanité dans son ensemble.  À Paris, le président du Parlement Claude Bartolone cite Jefferson et twitte que « tout homme a deux pays : le sien et la France ». Je ne reviendrais pas sur l'ironie qu'il y a à voir le gouvernement français danser ce tango amoureux avec Washington quand on sait la responsabilité écrasante du second dans le chaos qui a engloutit une partie du Moyen-Orient et menace désormais l'Europe. Mais que dire aux Kurdes et aux Tunisiens que l'ont peut apparemment tuer sans heurter l'humanité ? Quelle humanité est-ce donc là, qui s'émeut toujours pour les mêmes ?

On le sait, cet universalisme humaniste se double mécaniquement d'une forme d'exclusion. Il protège aussi de ce que l'on ne veut pas voir chez nous. L'humanité est une invocation bien commode pour oublier que ce sont nos états et leurs complices pakistanais, arabes ou africains qui ont semé la haine qui endeuille aujourd'hui Paris et Beyrouth, hier Nairobi et Bombay. Ces monstres qui entrent dans une salle de concert et abattent des jeunes gens sans défense, ils les ont produits. Nous les avons produits. Ces monstres, qui réalisent leur rêve en se faisant découper en deux par une explosion qu'ils ont déclenché, n'ont pas d'ailes ni de crocs. Ils sont français et belges. Ils sont nés et ont grandi dans notre Occident rêvé. Bien sûr, ils sont coupables individuellement d'un carnage qui révèle la perte de toute forme d'empathie. Pour cela, l'absence d'au-delà après le suicide est une punition définitive. Mais ce sont les états français et belges qui sont responsables d'avoir créé les conditions structurelles de cette transformation.

Quand à nous qui fermons les yeux sur la violence de la ségrégation spatiale et raciale, qui courbons l'échine sous le joug de l'ordolibéralisme froid, qui célébrons la vente d'armes propice à la compétitivité de l'économie nationale, nous avons notre part de responsabilité. L'opposition entre la barbarie qui nous assaille et la civilisation que nous incarnons ne sert qu'à mystifier. C'est un discours qui nie les causes structurelles et cache l'absence de réponse adaptée. 

Gagner la guerre ? Comment ?

Car il est toujours bon de venir plastronner sur les plateaux de télévision, d'étaler son incompétence et son incapacité à produire des idées, le premier ministre Manuel Valls n'a pas manqué de venir se répandre sur TF1. Nous répliquerons « coup pour coup » à « l'armée terroriste jihadiste » de Da'ech, a-t-il déclaré. Devant tant de bellicisme et de coups de menton dans le vide, l'humble citoyen que je suis est confondu.

Cela fait quinze ans que la guerre contre la terreur a débuté, sans autre résultat qu'une interminable fuite en avant. Jacques Chirac, homme politique réactionnaire et malhonnête mais ne manquant pas d'intelligence, avait eu le bon sens de condamner l'agression anglo-américaine en Irak. Plus de dix ans plus tard, les technocrates sur-diplômés usurpant le titre de socialiste n'ont que la guerre et la répression pour répondre au meurtre de 130 de leurs concitoyens. Durant cette décennie, Saddam a été pendu, Al-Zarqaoui éparpillé, Ben Laden fusillé et escamoté. Durant cette décennie, Obama a validé tranquillement des milliers d'exécution extra-judiciaires, sans d'ailleurs qu'on ne remette en cause son humanité. Durant cette décennie, le péril terroriste n'a pas diminué, et s'est au contraire couplé avec la guerre civile syrienne pour pousser des centaines de milliers d'individus à l'exil.

Bien sûr, une fois trouvé un accord sur les bases de la transition politique en Syrie, une action énergique des puissances globales et régionales est en mesure de défaire rapidement Da'esh, en tant que structure étatique territorialisée. Mais cela n'implique nullement la fin des nébuleuses terroristes et des attentats. Il est tout bonnement improbable qu'un monde où cohabitent l'injustice, la tyrannie et la kalachnikov à 2,000 euros se trouve pacifié par la grâce d'une intervention militaire, d'un tapis de bombe et d'une opération de reconstruction permettant l'enrichissement de géants du BTP. Cette formule n'est pas magique, elle est parfaitement stupide.

Quand à la fameuse technique de la citadelle assiégée lançant continuellement des frappes préventives défendue par des génies tels que Benyamin Netanyahou, l'état de psychose dans lequel est plongé la société israélienne depuis plus de dix ans démontre non seulement son inutilité, mais aussi sa nocivité à long terme.

Fliquer sans protéger

Le gouvernement français peut bien multiplier les perquisitions sans mandat a posteriori, cela ne change rien à un constat frappant : les services de sécurité n'ont pas la capacité d'empêcher les attaques. Ils ne l'auront jamais, à moins d'accepter une orientation complètement totalitaire de la société couplée à un flicage numérique global. Les milliards de conversations qu'ils écoutent déjà, les mails et les adresses IP qu'ils enregistrent, ne leur permettent pas de repérer une clique de petits repris de justice radicalisés en train de coordonner leurs attaques sur Paris via leur Playstation 4. Ils peuvent mettre des flics à tous les coins de rues, cela n'empêchera pas non plus certains de profiter des immanquables failles sécuritaires.

Mais alors, pourquoi les gouvernants ne cessent-ils d'aller vers plus de contrôle, dès lors qu'ils savent bien qu'ils ne seront jamais en mesure de sécuriser les bouts de territoire dont ils ont la charge ? Bien sûr, on peut envisager qu'il s'agisse là d'une tentation autoritaire inhérente à tout organisme de police et de gouvernement. Mais la réponse réside sans doute bien plus dans l'irresponsabilité qui caractérise, selon Arendt, tout type de bureaucratie. Voulant sans cesse échapper aux reproches, services et ministres se couvrent aux dépens de notre liberté, sans rien changer au risque terroriste que leur guerre contre la terreur alimente. L'esprit du terrorisme ne peut perdurer sans cet esprit bureaucratique, et l'effroi n'est jamais mieux complété que par la banalité du mal. Aux esprits sains, il reste le deuil et l'impuissance.

Cela devait donc se passer ainsi : deux jours après les attentats qui ont touché la jeunesse parisienne, François Hollande n'a guère plus à proposer qu'une rhétorique guerrière et un renforcement des pouvoirs exceptionnels des autorités. Incapable de prendre ses responsabilités, soumis à la pression des faucons qui crient à l'invasion sarrasine, fidèle à une faiblesse confondante de par sa constance, le Président français offre plus de guerre contre la terreur pour lutter contre « le terrorisme de guerre ». Je ne suis même pas surpris.

J'aurais voulu conclure en écrivant que ces attentats nous donneront une occasion de comprendre la tragédie qui touche le Moyen-Orient depuis 2003, qu'ils nous permettront de prendre la mesure de ce qui cause la fuite de millions de Syriens, d'Afghans et d'Irakiens, sans parler des autres. J'aurais voulu écrire qu'il y a peut-être en effet une place pour une forme d'humanité après ce qui s'est passé ces dernières semaines. Tout dans l'attitude de nos gouvernants, en France et ailleurs, démontre le contraire.

Announcements

D E V E L O P M E N T S

 

Apply for an ASI Internship now!

 




The
Political Economy Project

Issues a

Call for Letters of Interest
!

  

Jadaliyya Launches its

Political Economy

Page!
 

 


 

F O R    T H E    C L A S S R O O M 

Critical Readings in Political Economy: 1967


 

The 1967 Defeat and the Conditions of the Now: A Roundtable


 

E N G A G E M E N T 

SUBSCRIBE TO THE ARAB STUDIES JOURNAL

Pages/Sections

Archive