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L'espace des révoltes: considérer la géographie urbaine des printemps arabes

Book Review: Deen Sharp and Claire Panetta (eds.) Beyond the Square. Urbanism and the Arab Uprisings (New York: Terreform/Urban Research, 2016).

Beyond the square, Urbanism and the Arab Uprisings est un ouvrage qui ambitionne d’analyser les liens dialectiques entre changement politique et urbanisation. A partir d’enquêtes réalisées dans le monde arabe et au Moyen-Orient, il atteste de la très forte dimension urbaine des soulèvements survenus depuis 2010, au cours desquels les villes en ont été à la fois le principal théâtre, l’un des motifs de mobilisation et un laboratoire de pratiques inédites. Edité par Deen Sharp et Claire Panetta, l’ouvrage est essentiellement le fruit du travail de jeunes chercheurs, doctorants pour la plupart (basés aux Etats-Unis dans leur grande majorité), révélant la forte vitalité de la recherche doctorale sur le Moyen-Orient depuis le déclenchement des soulèvements arabes. L’ouvrage est une collection de neuf articles couvrant huit pays : Egypte, Syrie, Jordanie, Palestine, Iran, Turquie, Bahreïn, Algérie. Plutôt que de nous risquer à les résumer un par un, nous dégagerons cinq grands enjeux qui les sous-tendent et qui participent du postulat général de l’ouvrage, bien que l’introduction générale ne les reprenne toutefois pas tout à fait en ces termes. Cette dernière fait plutôt le choix d’inscrire les neuf études de cas dans l’état de l’art sur les mouvements sociaux récents de la région en général, puis d’en présenter les apports pour l’analyse des dynamiques socio-spatiales, du processus de fragmentation territoriale et de l’urbanisme néolibéral, qui sont présentés ici comme trois catégories analytiques principales que tous les articles de l’ouvrage devraient servir à mieux conceptualiser. On se permettra d’en douter légèrement un peu plus loin.


Aborder l’événement politique de façon indirecte

Le premier enjeu de taille qui sous-tend l’ouvrage est le suivant: aborder l’événement politique de façon indirecte–ici, par ses effets sur l’urbain– s’avère fécond. Cela permet d’une part de ne pas être trop tributaire de la chronologie des soubresauts politiques, souvent déconcertante, et donc de ne pas verser dans l’histoire événementielle, comme le soulignent de leur côté Catusse, Signoles et Siino (2015). D’autre part, entrer dans l’événement par l’espace urbain permet de construire des récits en contrechamp, sur la réception de l’événement aux échelles micro, sur les changements mais aussi les continuités qui apparaissent dans les pratiques, sur l’évolution ou non des structures socio-spatiales, etc. Retenons ici simplement le cas d’Amman, traitée dans l’ouvrage par Aseel Sawalha. La toile de fond événementielle n’est pas ici le « printemps arabe »–qui n’a pas touché la Jordanie avec la même intensité que ses voisins– mais l’arrivée de flux massifs de réfugiés syriens dans la capitale. Tandis que bon nombre d’analyses en surface présentent ce phénomène migratoire en termes de risques pour la démographie et de la société jordaniennes, les enquêtes de quartier de l’auteure présentent au contraire l’effervescence culturelle, artistique et sociale comme une conséquence directe de ces flux allant jusqu’à produire, dans le quartier Jabal al-Weibdeh qu’elle investigue, un phénomène de gentrification « par le bas ». Ce phénomène n’a pas été anticipé par les politiques urbaines locales, qui sont plutôt focalisées sur la mise en place d’un  grand projet d’inspiration néolibérale, avec le nouveau quartier d’affaires Al-Abdali.


Etudes urbaines et mouvements sociaux

Un deuxième point fort de l’ouvrage est de montrer ce que les études urbaines peuvent concrètement apporter à la compréhension des mouvements sociaux. Par exemple, les politiques urbaines contemporaines dans certains pays de la région, à l’instar des villes nouvelles en Egypte évoquées par Khaled Adham, engendrant ségrégation brutale et déplacements forcés, constituent des motifs de mobilisation (p. 12). Mais dans le même temps, elles peuvent parfois s’avérer être un terreau favorable à l’expression même de la contestation et à l’invention d’une nouvelle « politique de la rue » (Bayat 2013). On a ainsi vu certaines gated communities du Caire se soulever à plusieurs reprises entre 2011 et 2013, et ce malgré les dispositifs de sécurité et la sélection sociale qui les caractérisent a priori. Cette portée paradoxale donnée dans l’ouvrage à la notion de fragmentation, non plus considérée comme un processus exclusivement négatif, est fort intéressante: « [Do not] treating fragmentation as a uniformly negative force and an obstacle to the successful development of broad-based protest movements » (p. 18). Dans le même ordre d’idées, Azam Khatam montre pour le cas de Téhéran, que le tracé des grands axes routiers, fragmentogène dans sa conception, a finalement permis, lors du « Mouvement vert » de 2009, aux manifestants issus des classes moyennes et supérieures des quartiers Nord de rejoindre ceux des classes populaires habitant les quartiers Sud. Ainsi, l’axe Nord-Sud de la rue Valiasr a-t-il constitué un espace contestataire hétérogène abolissant, le temps de la mobilisation, les frontières socio-économiques créées par le pouvoir iranien dans la capitale.


Espace urbain et mobilisations

Le cas de Téhéran, de même que d’autres cas traités dans l’ouvrage, dont celui d’Istanbul, réaffirme avec force la centralité de l’espace urbain dans la construction des mobilisations; c’est le troisième enjeu de Beyond the Square. Selon Nezar Alsayyad et Muna Guvenc (2013) cités en introduction, « l’espace urbain demeure l’arène la plus importante pour l’expression de la contestation et la demande de changement social au XXIème siècle ». Le projet d’aménagement du parc Gezi d’Istanbul, énième vitrine projetée des ambitions croisées de domination économique et de modernisation du pouvoir turc, a déclenché, on le sait, un mouvement social de grande ampleur durant l’été 2013. Bien qu’il fût de courte durée, Duygu Parmaksizoglu, en montre les effets durables à l’échelle des quartiers informels d’Istanbul, les gecekondus. Elle évoque la création de nouvelles « neighborhood-based solidarity platforms » (p. 163), permettant la convergence des luttes de quartiers et impliquant des acteurs qui s’ignoraient auparavant. Si l’espace urbain s’avère central dans la construction de la mobilisation, sa gestion autoritaire peut également nuire à celle-ci et la réfréner. L’illustration la plus radicale est évidemment incarnée par le cas syrien, au sujet duquel Deen Sharp parle d’« urbicide », entendu comme la destruction délibérée d’un espace urbain, destruction qui, d’après l’auteur, aurait commencé bien avant la guerre de 2011, par une politique d’aménagement urbain, celle du gouvernement Assad, ultra-autoritaire et ségrégative. On pensera par ailleurs à Manama au Bahreïn, ville pour laquelle Ollamh et Lanthier (écrivant ici sous pseudonymes) rappellent que la destruction le place de la Perle a permis de couper court au rassemblement des manifestants de 2011 en centre-ville. Cependant, cette opération de force du pouvoir a eu deux conséquences, d’abord de repousser et disperser la contestation dans les périphéries de Manama, la rendant au final plus difficile à réprimer et lui fournissant les conditions d’une plus grande longévité ; ensuite de « confessionnaliser » le mouvement de protestation, désormais cantonné aux « villages périphériques » de la ville qui sont en réalité des quartiers chiites sous-intégrés (opposés au gouvernement, sunnite). Helga Tawil-Souri affirme enfin, à propos de la Palestine, que la politique de sécurisation des espaces urbains–visant à produire des « exopolis » qui maintiennent, les murs aidant, les habitants en dehors de toute forme de citadinité et de citoyenneté–empêche tout soulèvement massif de la jeunesse urbaine paupérisée.


Au-delà des espaces centraux des capitales

Eviter une sur-focalisation sur les espaces urbains centraux des capitales, c’est ce que suggère le seul titre de l’ouvrage, Beyond the Square, mais aussi son contenu, en guise de quatrième enjeu. Observer la place Tahrir jusqu’à la myopie, comme ce fut notamment le cas de certains médias occidentaux pendant la crise égyptienne de 2011-2013, comporte le risque de passer à côté de transformations sociales et politiques à deux échelles, celle des espaces périurbains, alors même que ceux-ci captent l’essentiel de la croissance démographique au Moyen-Orient depuis plusieurs décennies maintenant, et celle des villes secondaires, qui se sont également mobilisées en 2011 et après. L’écueil est évité ici, notamment grâce aux travaux sur les « villages périphériques » au Bahreïn, sur le quartier Fikirtepe à Istanbul, sur Kufr ‘Aqab entre Jérusalem et Ramallah, etc. Nuançons toutefois: la somme des travaux produits sur les « grandes places » du monde arabe depuis 2011 ne constitue qu’une petite part des analyses faites globalement sur les soulèvements de la région, comme le rappellent les auteurs dans leur introduction. Or, bon nombre de ces analyses, envisagées sous l’angle du seul jeu politique ou médiatique par exemple, sont souvent désincarnées et dénuées de tout contenu ethnographique et de localisation. Tâchons donc de ne pas opposer le « square » et son « envers » pour prôner, plus généralement, la grande valeur heuristique de l’analyse socio-spatiale, qui relie, autant que possible, les centres et les périphéries.


Les transformations discrètes post-révolutions arabes

Cinquième et dernier enjeu: ne pas négliger les transformations socio-spatiales plus discrètes qui découlent des « révolutions arabes », y compris dans les pays pas ou peu touchés par l’onde de choc. Une fois encore, l’échelle locale s’avère pertinente pour montrer qu’un changement en profondeur des sociétés fut amorcé par les grands soubresauts politiques dans le monde arabe (voir Oualdi, Pagès El Karoui, Verdeil 2014 ; Stadnicki 2015). Dans son étude sur le harcèlement sexuel en Egypte, Susana Galan montre que la multiplication des initiatives locales de lutte contre le harcèlement, à travers les arts de la rue, la cartographie électronique interactive, les cours de self-defense, etc., contribue à redéfinir la place des femmes dans l’espace public (voir aussi Piquemal, 2015). Il est également rappelé dans l’ouvrage l’intérêt de déplacer le curseur par-delà les mobilisations de grande ampleur. L’Algérie n’apparaît pas sur les cartes des « Printemps arabes », même si des émeutes et des immolations par le feu ont bien eu lieu dans plusieurs régions début 2011. Cela ne signifie pas pour autant l’absence de contestations circonstancielles et circonscrites dans l’espace, comme l’ont montré les manifestations pour l’accès au logement de Laghouat et celles pour plus de justice sociale dans des quartiers populaires tels que Bab el-Oued à Alger, documentées par Ed McAllister dans l’ouvrage, et qui semblent se prolonger aujourd’hui.

Globalement, les contributions à cet ouvrage répondent positivement à ces cinq grands enjeux pour la recherche (urbaine) au Moyen-Orient ; elles contribuent même à mieux les baliser et les légitimer. Aussi, plus qu’un « nouveau Moyen-Orient » (p.7) qui aurait été engendré, d’après Deen Sharp et Claire Panetta, par les soulèvements arabes, on préfèrera observer, avec d’autres auteurs (parmi lesquels Gregory 2013, Kanna 2012, Allegra et alii 2013, cités dans l’ouvrage) que se pose désormais pour cette région, une « nouvelle question urbaine »! Ces événements offrent donc une occasion de redéfinir franchement les catégories et concepts de l’urbain. C’est sur ce point peut-être que notre réserve par rapport à l’ouvrage sera la plus importante. Dans le cadrage théorique de leur introduction générale, les auteurs mobilisent notamment les catégories de fragmentation spatiale et d’urbanisme néolibéral qui, on le voit bien désormais, recouvrent des processus qui président et résistent très largement aux changements. Ne serait-il pas tout aussi pertinent de raisonner aujourd’hui en termes de nouvelles cultures urbaines, de capital contestataire, de citoyenneté urbaine, etc., autant de catégories absentes ou presque d’un ouvrage pourtant bâti sur la dialectique mobilisation/urbanisation. Ces dernières donneraient à penser plus avant les effets à moyen et long terme des changements politiques sur les sociétés urbaines. On relève ainsi deux fâcheuses tendances, l’une au flou conceptuel: l’expression « flexibilité du phénomène socio-spatial » (p.7), par exemple, n’est pas des plus intelligibles; l’autre à la facilité intellectuelle, avec le recours systématique à « l’urbanisme néolibéral », non défini dans l’ouvrage, qui constituerait une toile de fond à l’ensemble des cas traités. Faut-il rappeler que les implications du néolibéralisme sur la ville (et l’économie d’ailleurs) ne sont pas identiques à Alger, Manama et Ramallah et qu’elles y sont, dans ces trois villes, à tout le moins différentes de celles qui caractérisent les grands projets en cours à Istanbul et Amman, souvent érigés en parangon de l’urbanisme néolibéral dans la région (Legros 2014, voir aussi pour d’autres terrains, Pinson, Morel Journel 2016).

Pour finir, on admettra avec les auteurs que les dynamiques socio-spatiales des changements politiques survenus ces dernières années au Moyen-Orient sont riches de sens mais largement sous-investies par la recherche. Mais on invitera ces derniers à nuancer leur assertion à la lumière de travaux rédigés en langue française–malheureusement non mentionnés dans leur ouvrage et ce malgré l’existence de traductions anglaises pour certaines références (Verdeil 2011, Stadnicki, Vignal, Barthel 2014, etc.)–qui viennent également combler ce manque. L’état de l’art en langue anglaise sur la question est quant à lui plutôt exhaustif, mais, c’est un détail, de trop nombreuses références convoquées dans le corps de texte ne sont pas reportées en bibliographie : petite faiblesse d’un ouvrage peut-être trop rapidement édité mais ô combien attendu et bienvenu !

[Jadaliyya published earlier a NEWTON of Panetta and Sharp's edited volume, available here.]


Cited references:
Marco Allegra, Irene Bono et al. “Rethinking Cities in Contentious Times: The Mobilization of Urban Dissent in the ‘Arab Spring’” Urban Studies 50-9 (2013), 1-14.

Nezar Alsayyad and Murat Guvenç. “Virtual Uprisings: on the interaction of new social media, traditional media coverage and space during the Arab Spring” Urban Studies 52-11 (2013), 2018-2034.

Asaf Bayat. Life as politics: How ordinary people change the Middle East (Stanford: Stanford University Press, 2013)

Myriam Catusse, Aude Signoles, François Siino. “Révolutions arabes : un événement pour les sciences sociales ?” Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (2015), 13–26.

Derek Gregory. “Tahrir: Politics, Publics and Performances of Space.” Middle East Critique 22-3 (2013), 235-246.

Ahmad Kanna. “Urban praxis and the Arab Spring. Beyond the pathological city?” City 16-3 (2012), 360-368.

Olivier Legros. “Marges urbaines en Méditerranée: questions en suspens et chantiers de recherche.” in Nora Semmoud, Bénédicte Florin, Olivier Legros et Florence Troin (eds.) Marges urbaines et néolibéralisme en Méditerranée (Tours: PUFR, 2014).

M’hamed Oualdi, Delphine Pagès El Karoui, Chantal Verdeil (eds.) Les ondes de choc des révolutions arabes (Beyrouth: Presses de l’IFPO, 2014).

Gilles Pinson, Christelle Morel Journel. “The Neoliberal City–Theory, Evidence, Debates.” Theory, Politics, Governance 4-2 (2016), 137-153.

Leslie Piquemal (ed.) “New Gender-Related Struggles in Egypt since 2011.” Egypte Monde Arabe 13 (2015).
Roman Stadnicki, Leïla Vignal, Pierre-Arnaud Barthel (eds.) “Arab Cities after the Spring” Built Environment 40-1 (2014). 
Roman Stadnicki (ed.) Villes arabes, cités rebelles (Paris: éd. du Cygne, 2015).

Eric Verdeil. “Arab Cities in Revolution: some observations”, Metropolitics.eu (2011).  

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