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New Texts Out Now: Syrie, anatomie d’une guerre civile

Adam Baczko, Gilles Dorronsoro, Arthur Quesnay. Syrie, anatomie d’une guerre civile. Paris: CNRS Editions, 2016.

Jadaliyya (J) : Qu’est-ce qui vous a fait publier ce livre?

Adam Baczko, Gilles Dorronsoro, Arthur Quesnay (AB, GD, AQ) : L’idée de conduire des recherches en Syrie a émergé durant l’année 2012. Menant des recherches sur d’autres guerres civiles, nous voyions se dérouler en Syrie des processus similaires à ceux que nous observions sur nos terrains respectifs (processus de territorialisation, d’institutionnalisation, de politisation, d’internationalisation…). Les échos dans la presse de l’existence d’une administration civile en partie autonome des groupes armés ont particulièrement retenu notre attention. En effet, en 2012, les anciens manifestants, certains devenus membres de l’Armée syrienne libre naissante, mettaient en place des administrations locales, se chargeant des écoles, des hôpitaux, de la récolte des ordures, de toute une série de tâches particulièrement complexes à administrer. La comparaison avec l’Irak, en Afghanistan ou en République Démocratique du Congo suggérait qu’un des processus spécifiques à l’insurrection syrienne était que les groupes armés ne transformaient pas les territoires sous leur contrôle en fiefs et laissent ainsi des initiatives civiles se développer.

Le premier terrain que nous avons mené durant un mois et demi au tournant 2012-2013 nous a convaincus que l’image qui se construisait de la révolution de 2011 et de l’insurrection de 2012 était largement faussée. À l’époque, certains chercheurs et journalistes affirmaient que depuis le départ, les opposants au régime étaient des Arabes sunnites et manifestaient contre la monopolisation du pouvoir par une minorité (par exemple Fabrice Balanche, Donatella Della Porta ou Fareed Zakaria). Pourtant, nos entretiens avec les participants aux premières manifestations en 2011 indiquaient au contraire une composition multicommunautaire des cortèges et des slogans universalistes. Cela était encore observable dans le courant de l’année 2013. Les jeunes révolutionnaires se réunissaient souvent le soir, chantaient et discutaient très sérieusement du sens de la liberté ou de la manière dont devait être gouvernée la Syrie libre.

L’idée du livre s’est imposée durant le second terrain à l’été 2013. L’Etat islamique en Irak et au Levant assassinait et s’emparait progressivement des positions les plus stratégiques, tandis que Barack Obama décidait à la dernière minute de ne pas intervenir suite à l’usage d’armes chimiques par le régime de Bachar al-Assad. À Alep, avec une aide extérieure quasi inexistante, les institutions civiles liées à l’insurrection étaient parvenues à l’été à nettoyer les déchets, évitant une épidémie de choléra qui menaçait la ville au printemps, à organiser des élections et à redémarrer les écoles et les hôpitaux. De plus, les différents tribunaux s’unissaient sous l’égide de la cour d’Alep et une police civile était née. Cependant, en parallèle, le désintérêt des pays occidentaux, alors que les puissances régionales, pays du Golfe, Turquie, Iran et Hezbollah s’engageaient de manière croissante dans la guerre, a entrainé une confessionnalisation du conflit. Nous observions ainsi la radicalisation de plusieurs de nos interlocuteurs. Fin 2012, l’un d’entre eux prônait la mise en place d’une brigade multicommunautaire à Lattaquié. Lorsque nous le revoyons en septembre 2013 il chantait des vers appelant à uriner sur les corps des alaouites. Nous avons alors décidé de retracer les différentes étapes de la trajectoire révolutionnaire syrienne contre les discours qui lissent ces différentes transformations et affirment dans une perspective téléologique qu’une contestation du régime déboucherait nécessairement sur une guerre civile confessionnelle. 

En outre, nous proposons une perspective de recherche comparative sur la guerre civile syrienne. La grille de questions que nous tirons d’un travail dans des zones de conflit est forcément différente et complémentaire de celle de chercheurs qui ont travaillé dans une perspective longue sur la Syrie. Nous apportons un éclairage théorique particulier sur les évolutions du capital social, sur la structuration des marchés économiques, sur les processus identitaires et la construction d’institutions dans un tel contexte. La comparaison de la Syrie avec l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et la RDC est particulièrement instructive. En ce sens, l’ouvrage est aussi un appel à travailler de manière comparative sur les situations de guerres civiles.

J: Quels sujets et enjeux, ce livre aborde-t-il ?

AB, GD, AQ: Le livre propose un cadre d’analyse afin de rendre compte des différentes phases du conflit, le passage d’une révolution pacifique de Syriens qui bravent la répression militaire en scandant des slogans universalistes à une guerre civile avec des violences ethniques et confessionnelles de plus en plus prégnantes. Ceci implique de répondre à une série de questions complexes. Pourquoi descendre dans la rue quand le régime réprime violemment toute protestation? Pourquoi celui-ci réagit-il si violemment à une manifestation pacifique? Après avoir analysé les protestations pacifiques de 2011 et leur répression, nous décrivons l’émergence de l’insurrection et de ses institutions civiles (tribunaux, conseils civils, représentation extérieure). Le mouvement de protestation, dont est issue l’insurrection, est à l’origine unanimiste et tend à inclure des minoritaires au nom d’une vision essentiellement morale. La formation de groupes politico-militaires à partir de 2012-2013 rompt cette logique inclusive ; l’insurrection se différencie politiquement avec une polarisation croissante entre les groupes les plus radicaux et les groupes issus de l’ASL. Cette politisation, alimentée de l'extérieur, opère selon deux registres, celui de l'islam politique sous différentes formes, et notamment celle du califat proclamé par l’Etat islamique, et celui du communautaire, dans le cas des enclaves kurdes gouvernées par la branche syrienne du PKK, le PYD. Enfin, les effets de la guerre sur la société syrienne nous interrogent. Quelles nouvelles hiérarchies communautaires et sociales résultent de la violence généralisée? Comment les trajectoires sociales des Syriens pris dans la guerre sont-elles affectées ? Comment se structure l’économie de guerre alors que le pays est divisé entre le régime, l’insurrection, le PKK et l’Etat islamique ?

J: Avec quels travaux entre-t-il en discussion ?

AB, GD, AQ: L’ouvrage s’appuie et discute largement sur l’abondante et excellente littérature existant sur la Syrie avant-guerre. En effet, la révolution de 2011 permet de revenir sur un certain nombre d’hypothèses qui ont été avancées par le passé sur le régime et la société syrienne. À cet égard, l’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad en 2000 avait marqué un tournant, au moins sur le plan socio-économique. Les spécialistes de la Syrie notaient alors une forme de contrat implicite autorisant un degré d’autonomie pour certains champs de la société, notamment le champ religieux. L’hypothèse dominante était donc celle d’un contrôle plus indirect et d’une violence plus ciblée. On pouvait donc supposer que le régime avait réussi à faire accepter son existence et que la population coproduisait le pouvoir qui l'asservissait. La crise de 2011 permet a posteriori de mieux comprendre le fonctionnement du pouvoir syrien et montre l’échec du régime à produire des rapports hégémoniques.

Par ailleurs, le livre entre en discussion avec les travaux sur l’islam politique et les guerres civiles. Nous prenons le cas syrien pour analyser les transformations sociales en situation de guerre civile, ce qui renvoie à une très large littérature qui depuis les années 1990 discute des guerres civiles à travers la question de l’économie de guerre ou du caractère ethnique des lignes de confrontation. L’ouvrage propose un cadre théorique différent, à partir de concepts sociologiques, pour penser les sociétés en guerre.

J: La question de l’accès au terrain, et la temporalité fuyante du conflit, ont dû représenter une grosse difficulté. Comment l’avez-vous résolue et quelles leçons en tirez-vous pour ce type de recherche ?

AB, GD, AQ: Notre terrain a consisté à voyager dans les régions hors de contrôle du régime de Damas. Nous y avons mené des entretiens avec l’aide d’interprètes, généralement semi ou non-directifs, individuellement et en groupe, ainsi qu’une observation des pratiques: organisation des lignes de front, fonctionnement des institutions civiles, interactions sociales, vie économique. La frontière turco-syrienne était ouverte et, munis d’une lettre d’un responsable de l’insurrection, nous nous sommes présentés comme des universitaires de la Sorbonne. Pour protéger nos enquêtés, nous n’avons pas fait d’enregistrements, mais deux d’entre nous effectuaient une prise de note sur carnet pour chaque entretien. L’accueil a été généralement très ouvert, les plus réticents étant, de façon prévisible, les groupes islamistes radicaux : trois entretiens seulement avec des combattants de la Jabhat al-Nusra, dont deux anciens membres, aucun au sein de l’EIIL. Enfin, le travail s’est poursuivi avec des réfugiés et des militants syriens en Turquie et en France et, pour Arthur Quesnay, en Irak, au Liban, en Jordanie et en Égypte. Contrairement à d’autres situations de guerre civile, la parole était libre, les critiques contre les groupes armés pouvaient être exprimées publiquement. La seule exception concerne l’État islamique à l’été 2013 à l’intérieur des zones rebelles du Nord, nos interlocuteurs préférant manifester en privé–ou hors de Syrie–leur opposition à un groupe réputé pour sa maestria dans l’organisation d’assassinats politiques. 

Notre travail présente plusieurs limites. Nos données ont essentiellement été collectées dans les régions contrôlées par l’insurrection, celles tenues par le PYD et auprès de Syriens en exil. Les informations sur le régime viennent de sources secondaires; les rares chercheurs ayant pu travailler des deux côtés n’ont rien publié à ce jour. De plus, le terrain en Syrie a été, pour des raisons de sécurité, plus limité dans le temps et dans l’espace qu’initialement prévu. Les conditions ont beaucoup varié d’un séjour à l’autre, mais nous sommes restés pour l’essentiel dans le gouvernorat d’Alep. Le premier terrain, en décembre 2012-janvier 2013, a été physiquement éprouvant en raison du froid et les bombardements de l’armée syrienne installaient une certaine insécurité. Ceci dit, les déplacements en bus, en taxi ou en voiture dans les zones insurgées du nord ne nécessitaient ni escorte, ni planification particulière. Des familles nous ont accueillis ou, faute de mieux, nous avons été hébergés dans les bases des insurgés. Lors du second terrain, en août 2013, il n’a pas été possible de nous déplacer en dehors d’Alep en raison des risques d’enlèvement, qui nous ont conduits à écourter le séjour et à continuer nos entretiens en Turquie.

J: Comment ce livre se raccorde-t-il, ou au contraire se distingue-t-il de vos recherches antérieures?

AB, GD, AQ: L’ouvrage résulte de questions qui ont traversé nos recherches respectives sur l’Afghanistan, l’Irak, la République Démocratique du Congo et la Libye. Certaines des questions qui ont structuré cet ouvrage existe déjà dans La révolution afghane: des communistes aux tâlebân, notamment tout le questionnement autour de la territorialisation des groupes armés. La réflexion sur les transformations des hiérarchies ethniques trouve son origine dans Identités et politique : de la différenciation culturelle au conflit. Néanmoins, il s’agissait de la première fois que nous menions à plusieurs un projet de longue haleine. Le processus de recherche collective s’est avéré extraordinairement fructueux, du questionnement initial, au terrain et à la rédaction. Le cadre théorique que propose cet ouvrage résulte de l’intensité des échanges.

J: Qui, espérez-vous, lira ce livre, et quel impact espérez-vous qu’il aura?

AB, GD, AQ: L’ouvrage vise trois lectorats. Nous espérons que le livre s’avèrera utile à ceux qui s’intéressent aux évènements récents en Syrie et que les clés de lecture qu’il offre sur les cinq premières années du conflit aideront à sa meilleure compréhension. De plus, l’ouvrage est une contribution à l’étude de l’islam politique et s’inscrit donc ici dans une littérature déjà riche. La Syrie donne cependant à voir les mutations des groupes djihadistes (conflits entre groupes issus d’al-Qaïda notamment) et offre une contribution significative à ce champ d’études. Nos travaux antérieurs (Afghanistan, Irak, Kurdistan) permettent ici de replacer les évolutions syriennes dans un contexte plus large. Enfin, l'ouvrage contribue au renouveau des études sur les mouvements armés et les guerres civiles. En ce sens, au-delà de son objet immédiat, il devrait susciter une discussion plus large et s’inscrire dans la littérature spécialisée pour les étudiants et les chercheurs travaillant sur les révolutions, la violence politique et les conflits. Par ailleurs, une version anglaise devrait paraître l’année prochaine et une version arabe est en cours de traduction. 

J: Quelle est la contribution de ce livre aux études urbaines en général et dans le monde arabe en particulier?

AB, GD, AQ: Les villes jouent un rôle clé dans la trajectoire dont nous rendons à compte à deux moments. D’une part, une sociologie des mobilisations syriennes en 2011 exige de prendre en compte les contraintes et les opportunités qu’offraient les configurations urbaines. L’erreur de beaucoup d’analystes et de chercheurs a été de déduire du fait que les manifestations se déroulaient dans les quartiers périphériques et informels, peuplés d’Arabes sunnites, que les protestataires étaient des Arabes sunnites et contestaient donc le régime au nom de leur position de majorité marginalisée. Notre travail montre que c’est au contraire l’absence de contrôle du régime sur ces quartiers informels, dont la population avait considérablement cru dans les décennies précédente, qui explique que les habitants des villes et bourgs environnant s’y rendaient pour manifester. La ville et les difficultés à la quadriller ont joué un rôle essentiel dans la révolution syrienne, et plus largement dans les révolutions arabes.

D’autre part, nos terrains à Alep nous ont permis d’analyser les processus sociaux qui affectent les villes en guerre. À cet égard, les chapitres sur les institutions et sur les transformations sociales rentrent en résonnances avec les travaux récents sur les villes en guerre au Moyen-Orient, par exemple les travaux de Leïla Vignal sur Alep, d’Ivana Maček sur Sarajevo, de Béatrice Boyer sur Kaboul ou de Franck Mermier sur Beyrouth et Aden. Les villes en guerre constituent un enjeu dans les guerres civiles contemporaines, l’espace à contrôler pour s’imposer comme l’autorité légitime. La répression du régime vise directement les lieux de sociabilité, la rue comme un espace public. À l’inverse, les insurgés se sont efforcés de refaçonner les villes sous leur contrôle, dans la mesure de leurs moyens. L’expérience quotidienne dans les villes en guerre constitue donc un sujet important.

J: Quels autres projets préparez-vous actuellement ?

AB, GD, AQ: Actuellement, nous collaborons dans un projet comparatif sur les dynamiques sociales dans les guerres civiles, grâce à un financement du Conseil européen de la recherche (ERC) octroyé à Gilles Dorronsoro pour les cinq prochaines années. Le projet associe une dizaine de personnes pour étudier les processus sociaux, les institutions et les pratiques individuelles dans des contextes de guerres civiles comme l’Afghanistan, le Mali, la Turquie, la Syrie ou l’Irak. Par ailleurs, Gilles Dorronsoro termine un ouvrage sur la Turquie en collaboration avec Benjamin Gourisse; Arthur Quesnay écrit sa thèse sur les conflits intercommunautaire à Kirkouk depuis l’invasion américaine et Adam Baczko la sienne sur l’exercice de la justice par des mouvements armés, à travers le cas notamment des tribunaux Taliban en Afghanistan depuis 2001.


Extraits du livre

Une maison dans un village du nord de la Syrie. Invités pour la nuit, nous finissons de dîner, l’ambiance est détendue, des enfants sont présents. Un de nos hôtes sort son téléphone portable et nous montre des vidéos extraordinairement violentes: un homme enterré jusqu’au cou écrasé par une voiture, des exécutions sommaires, des cadavres profanés, une tête arrachée par un fragment de missile tenue à bout de bras. Nous verrons beaucoup d’autres traces d’un traumatisme individuel et collectif d’une ampleur inouïe. Cette impression est confirmée par des données objectives : plus de 300,000 morts depuis 2011, la moitié de la population déplacée, dont cinq à six millions en exil, des centaines de milliers de personnes torturées dans les prisons du régime dont plus de 11,000 sont mortes dans des conditions atroces, les attaques au gaz répétées de l’armée syrienne contre les civils, la persécution (enlèvements, confiscations de biens, assassinats) de minorités confessionnelles par des groupes islamistes, des dizaines de journalistes et d’humanitaires enlevés ou tués.

Au-delà de la destruction de la société syrienne, cette crise est aussi un moment pivot de la recomposition du grand Moyen- Orient, du Sahel à l’Afghanistan. Depuis la fin de la guerre froide, les interventions américaines en Irak (1991 et 2003-2011) et en Afghanistan (depuis 2001), l’échec des régimes autoritaires et les révolutions arabes sont la cause–ou le symptôme–d’une instabilité qui touche à des degrés divers, mais de façon simultanée, un nombre impressionnant de pays: Afghanistan, Yémen, Syrie, Irak, Égypte, Liban, Bahreïn, Libye, Somalie, Mali, Nigeria. L’échec à ce jour des Printemps arabes, à l’exception de la Tunisie, conforte la progression de mouvements djihadistes radicaux qui contestent les frontières héritées de la Première Guerre mondiale. De plus, la compétition régionale entre l’Arabie saoudite et l’Iran aggrave encore les clivages entre sunnites et chiites dans un contexte marqué par les politiques discriminatoires des régimes syrien et irakien. L’épuration ethnique, la «milicianisation» de la guerre et les massacres augurent d’un conflit particulièrement long et violent.

Par ailleurs, terrorisme et réfugiés donnent une dimension mondiale à la crise et constituent les ressorts majeurs de l’investissement occidental. Alors que le soutien limité à l’insurrection syrienne avait pour but de réduire les risques d’implication directe, elle a eu pour résultat paradoxal une intervention directe sous forme de bombardements aériens contre l’État islamique.

(…)

Travailler sur la Syrie en guerre pose des difficultés du point de vue des sources. L’obstacle tient paradoxalement à la masse d’informations disponibles : des millions de vidéos, une profusion d’articles de presse, de rapports d’expertise, de récits journalistiques, de témoignages d’acteurs[1]. A l’inverse, en raison d’un accès limité au terrain, la production scientifique est relativement réduite. De plus, la guerre civile a divisé les spécialistes de la Syrie sur l’interprétation des évènements ce dont témoignent les ouvrages collectifs et les numéros de revue consacrés à la guerre civile[2]. Il reste que la recherche sur la Syrie d’avant 2011 est essentielle pour comprendre les développements actuels. Nous avons largement utilisé et commenté les travaux de sciences sociales, en particulier ceux du réseau de chercheurs qui s’est constitué autour de l’Institut français au Proche-Orient (IFPO)[3]. Une partie de ces chercheurs ont d’ailleurs prolongé leurs analyses, Thomas Pierret, Cécile Boëx, Laura Ruiz de Elvira Carrascal et Souhaïl Belhadj ont montré le rôle joué par les élites religieuses, les milieux artistiques, la société civile et le système sécuritaire dans la crise actuelle[4]. Lisa Wedeen, qui menait une recherche sur le rôle du néolibéralisme dans les transformations du régime autoritaire syrien, était présente dans le pays durant la première moitié de 2011 et a proposé des analyses préliminaires dans la perspective d’un travail plus conséquent[5]. Par ailleurs, la recherche sur l’Etat islamique pose un problème particulier en raison de la rareté des sources de première main, notamment sur les processus internes au mouvement. Les articles de presse sur son financement, son traitement des minorités ou sa propagande sont généralement peu étayés. Ce qui est connu de l’Etat islamique est dès lors surtout basé sur des sources internet et des rapports d’experts[6].

Aucun d’entre nous n’ayant auparavant travaillé sur la Syrie, les questionnements qui forment la trame du livre sont souvent le produit de nos expériences sur d’autres terrains de guerre (Libye, Afghanistan, Congo, Kurdistan, Irak). Ainsi en 2012, avant même notre premier terrain dans la Syrie en guerre, nous nous étonnions de l’absence de territorialisation des groupes. Cette remarque, venue de nos expériences afghane, congolaise et libyenne, s’est révélée centrale dans la suite de notre recherche. En ce sens, il faut rappeler que ce travail, sans être l’application mécanique d’un modèle, s’inscrit dans une recherche plus large que nous menons sur les guerres civiles contemporaines[7].

Dans la continuité de travaux récents, nos questions sont également nées d’une attention particulière aux processus sociaux pour éviter les apories d’une approche étiologique[8]. De façon assez caractéristique dans ce type de situation, la chronologie est serrée, une configuration d’acteurs qui paraît stabilisée peut changer en quelques semaines. Le risque est ici d’écraser les différents moments et d’interpréter 2011 à la lumière des évènements ultérieurs. Ainsi, quand un journaliste et essayiste, Fareed Zakaria, explique que dès l’origine les manifestants étaient des militants islamistes radicaux, l’analyse est incontestablement fausse, mais ce dérapage est surtout révélateur du travail en cours pour imposer le récit légitime de la guerre civile[9]. Ce biais n’est pas proprement journalistique, on retrouve des erreurs du même ordre chez un géographe travaillant sur la Syrie ou dans l’ouvrage d’une spécialiste des mobilisations[10]. Ce problème est d’autant plus présent que l’histoire des premières manifestations est largement orale, que les acteurs reconstruisent le passé à vive allure et que les enjeux idéologiques sont omniprésents.

Pour retracer la trajectoire de la révolution syrienne, nous distinguons trois moments : la phase de contestation pacifique (2011), la phase d’insurrection unanimiste (2012-13), l’éclatement et la radicalisation (après 2013). Cette chronologie est indicative, car les dynamiques diffèrent selon les régions et certains processus perdurent : ainsi, des manifestations pacifiques continuent dans certaines villes alors que les combats sont généralisés, certaines régions se fragmentent plus tôt que d’autres. Ces trois moments offrent au chercheur des énigmes différentes. D’abord, les protestations pacifiques sont inattendues pour les observateurs et pour les Syriens eux-mêmes: comment, face à un régime aussi violent, des individus sont-ils amenés à protester publiquement? Pour ce faire, nous devons introduire un modèle qui rend compte à la fois de la mobilisation de centaines de milliers de Syriens et de la survie du régime. Ensuite, alors même que le chaos et la fragmentation sont anticipés par la plupart des observateurs, la configuration révolutionnaire unanimiste (2012-13) montre la construction d’institutions alternatives et l’absence de territorialisation des groupes armés. Pour comprendre ce processus, nous nous interrogerons notamment sur le rôle des réseaux révolutionnaires et le rapport au territoire des groupes armés. Enfin, si la formation d’institutions civiles et militaires de type étatique est la tendance dominante dans les zones insurgées jusqu’au printemps 2013, qu’est-ce qui explique ensuite l’éclatement violent de l’insurrection et la radicalisation idéologique ?  De notre point de vue, cette évolution - plus que le produit de la crise - reflète d’abord des logiques exogènes à la société syrienne. Ainsi, on observe une très forte dépendance par rapport aux acteurs extérieurs: diaspora, pays étrangers, acteurs transnationaux. En particulier, les groupes transnationaux (PKK ou mouvance al-Qaïda), dont l’histoire précède pour l’essentiel la crise syrienne, ont un rôle majeur. Dans un contexte de compétition politique et militaire accrue, la capacité de centraliser, d’accumuler et d’employer stratégiquement des ressources devient cruciale. Tandis que le régime survit porté par la Russie et l’Iran, les appareils partisans et centralisés, le PKK et la mouvance al-Qaïda s’imposent face à une insurrection syrienne décentralisée, qui n’a que de faibles capacités d’auto-organisation. En Syrie, comme en Afghanistan, en Irak ou au Congo, les acteurs les plus aptes à s’organiser s’imposent dans la durée.

Penser les passages d’un moment à l’autre permet de reconstruire la trajectoire d’une crise qui a sa part d’imprévisibilité. Rappeler les moments d’indétermination aide à lutter contre l’idée d’une trajectoire annoncée et permet de préciser le rôle de la contingence et du hasard - la rencontre de plusieurs séries causales indépendantes - dans une guerre où les logiques extérieures à la société syrienne sont essentielles. Les bifurcations possibles sont nombreuses, les rapports de force auraient par exemple notablement changé si les Etats-Unis avaient bombardé le régime à la suite des attaques chimiques d’août 2013. L’analyse de ces phases successives nous permettra d’aborder une série de questions: la réévaluation de la domination exercée par le régime syrien sur la société, le modèle de mobilisation d’anonymes en contexte répressif, les processus de formation

 


[1] Certains sites reprennent les informations essentielles, notamment le site de Joshua Landis, Syria Comment, la page de la Carnegie Endowment for International Peace, Syria in Crisis, et le blog  d’Ignace Leverrier, Un œil sur la Syrie, sur le site du journal LeMonde.

[2] François Burgat et Bruno Paoli (dir.), Pas de Printemps pour la Syrie, Les clés pour comprendre les acteurs et les défis de la crise (2011-2013), Paris, La découverte, 2013 ; Barah Mikaïl (dir.), « La tragédie syrienne », Confluence Méditerranée, 89 (2), 2014 ; Stéphane Valter (dir.), « La crise syrienne », Maghreb-Machreq 213 (3), 2013, Nader Hashemi et Daniel Postel (dir.), The Syrian Dilemma, Cambridge, MIT Press, 2013.

[3] Une partie significative de la recherche universitaire sur la Syrie a été produite par des chercheurs passés par l’IFPO. Nous utilisons en particulier les nombreuses publications sur l’urbanisation, la ville d’Alep, le foncier, les oulémas, l’économie ou encore l’associatif (voir bibliographie en fin d’ouvrage). Alors que les centres de Damas et d’Alep ont dû fermer, l’IFPO continue de conduire des recherches sur la Syrie à partir de ses instituts à Erbil, Beyrouth et Amman.

[4] Thomas Pierret, Baas et islam en Syrie : la dynastie Assad face aux oulémas, Paris, PUF, 2011 ; Cécile Boëx, «  Ce que la révolution fait à la création cinématographique en Syrie », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée 133, 2013, p. 145-156 ; Souhail Belhadj, La Syrie de Bashar al-Assad : anatomie d'un système autoritaire, Paris, Belin, 2013 ;  Laura Ruiz de Elvira and Tina Zintl, « The End of the Ba’thist Social Contract in Bashar al-Asad’s Syria: Reading Sociopolitical Transformations through Charities and Broader Benevolent Activism », International Journal of Middle Eastern Studies 46, 2014, p. 329-349.

[5] Lisa Wedeen, « Ideology and Humor in Dark Times: Notes from Syria, Critical Inquiries 39, 2013, p. 841-873.

[6]L’International Crisis Group, le Soufan Group et l’Institute for the Study of War ont publié parmi les meilleures études sur l’Etat islamique. « Iraq: Falluja’s Faustian Bargain », Middle East Report 150, International Crisis Group, 2014, http://www.crisisgroup.org/en/regions/middle-east-north-africa/iraq-iran-gulf/iraq/150-iraq-falluja-s-faustian-bargain.aspx ; Charles C. Caris and Samuel Reynolds, « ISIS Governance in Syria », Middle East Security Report 22, Institute for the Study of War, 2014 ; Richard Barett, « The Islamic Sate », November, 2014, http://soufangroup.com/wp-content/uploads/2014/10/TSG-The-Islamic-State-Nov14.pdf

[7] Cette recherche a été une première occasion pour développer notre programme ERC (European Research Council), Social Dynamics of Civil Wars, dirigé par Gilles Dorronsoro.

[8] Voir Mounia Bennani-Chraïbi, Olivier Filleule, « Pour une sociologie des situations révolutionnaires », Revue française de science politique 62 (5), 2012, p. 767-796 ; Andrew Bennett et Jeffrey Checkel, Process Tracing: From Metaphor to Analytic Tool, Cambridge, Cambridge University Press, 2015.

[9] Fareed Zakaria, « Obama Caves to Conventionnal Wisdom on Syria », Washington Post, 10 juillet 2014.

[10] Donatella Della Porta, Mobilizing for Democracy: Comparing 1989 and 2011, Oxford, Oxford University Press, 2014 ; Fabrice Balanche, « Géographie de la révolte syrienne », Outre-terre 29 (3), 2011, p. 437-458.

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