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De l’impuissance des citoyens libanais face au système. "Powerless," les ambiguïtés d'un documentaire

[Le Robin des bois de l'électricité dans le film Powerless. Crédit : Road 2 Films] [Le Robin des bois de l'électricité dans le film Powerless. Crédit : Road 2 Films]

Compte rendu: Powerless ('Indama ya’ti al-zhalam), documentaire réalisé par Cynthia Choucair (2012) (arabe, sous titré en anglais)

La fin de l’année 2016 a été porteuse de nombreuses déceptions pour les militants libanais qui luttent pour la préservation du littoral et son accès libre à tous les publics, avec la construction d’un complexe touristique sur une partie de la plage de Ramlet el-Bayda à Beyrouth. De même, la (ré)ouverture de décharges sur la mer à Borj Hammoud et à Costa Brava, sur deux autres tronçons déjà dégradés du littoral de l’agglomération de la capitale libanaise, en principe temporaire, n’en signale pas moins l’échec des mobilisations de ces mêmes acteurs à imposer l’adoption par l’État d’une politique de gestion plus ambitieuse de gestion des déchets et moins génératrice d’inégalités sociales et environnementales.

En arrière-plan de ces mobilisations, la crise électrique demeure également un symbole de l’inefficacité de l’État et des injustices qu’elle produit. J’ai récemment eu la chance, grâce au projet de recherche Following the Wires animé par Daniele Rugo de découvrir le film Powerless ('Indama ya’ti al-zhalam) de Cynthia Choucair, produit par Al Jazeera en 2012, et diffusé depuis dans plusieurs festivals. Il offre un regard original sur cette crise et interroge l’impuissance de l’État, mais aussi des citoyens face au dysfonctionnement durable de ce service public.

Le film se déroule à la fin de l’été et à l’automne 2011, alors que la réforme de l’électricité promise par le ministre Gebran Bassil (2010-2014) s’enfonce dans des controverses politiciennes. Ne pas avoir d’électricité (être powerless) est une métaphore de l’impuissance du peuple libanais (powerlessness), nous suggère Cynthia Choucair. Un constat d’impuissance que l’on ne peut que corroborer en 2016. Non seulement parce que l’accès à l’électricité au Liban n’a fait aucun progrès, mais aussi parce que cette impuissance concerne également la crise des déchets. Celle-ci a suscité une série de manifestations au cœur de Beyrouth qui ont soulevé l’espoir d’un changement politique, qu’a paru incarner le mouvement Beirut Madinati dans la capitale, avant que tout ne retombe dans le business as usualpour les déchets— on les met dans la mer—et que l’élection de Michel Aoun comme président de la République ne vienne sceller une forme d’unanimisme de la classe politique, passant notamment par l’avalisation de la construction illégale sur la plage de Ramlet el-Bayda.

D’une crise à l’autre, injustice, impuissance se mêlent, mais comment les comprendre ? Au fond, ce n’est pas vraiment le projet de Cynthia Choucair. Sa caméra accompagne, voire met en scène l’incompréhension, la souffrance et l’indignation, mais sans chercher d’explications, notamment politiques, à cette situation. Par son parti pris esthétique et par ses choix narratifs, le film réussit à offrir une vision sensible et incarnée de la crise. Mais la réalisatrice n’en interroge pas véritablement les racines et laisse plusieurs facteurs dans l’ombre. Les raisons de cette incapacité à changer les choses, à construire un mouvement collectif, ne sont pas véritablement questionnées, alors qu’elles sont sans doute en partie les mêmes que pour les autres crises infrastructurelles qui touchent le Liban,3 elles-mêmes largement impuissantes malgré les mobilisations répétées.

Une injustice incompréhensible

Le point de départ de Powerless est de montrer les effets profondément injustes que les coupures répétées et massives du système d’alimentation publique d’électricité (géré par EDL, Électricité du Liban) entrainent pour une grande partie de la population libanaise, qui vit appauvrie dans un environnement urbain précaire et décati. Le film entremêle, comme par une métaphore de l’entrelacs des fils électriques qui zèbrent le ciel des rues des villes libanaises, quatre histoires, dans quatre régions du pays: deux secteurs de la banlieue sud de Beyrouth, l’un à Hay es Selloum, l’autre non nommé, mais correspondant à l’est de la banlieue sud et à ses prolongements vers la montagne, ainsi qu’un quartier du centre ancien de Tripoli et un quartier de Tyr, au sud du pays. Partout, les coupures électriques rythment la vie quotidienne, obligeant les habitants à être sur le qui-vive pour brancher leurs appareils dès l’arrivée du courant (eau chaude, réfrigérateur, etc.). En filmant des personnes très pauvres qui peinent à payer un service de générateur électrique de bon niveau et sont réduits à s’éclairer aux chandelles, le film donne vraiment à comprendre ce que signifie la privation d’électricité au Liban et les arbitrages qu’elle impose à la population pour satisfaire ses besoins vitaux.

L’injustice est là, elle tue parfois, par exemple lorsque le défaut d’électricité empêche un respirateur artificiel de fonctionner correctement. Elle brise aussi les familles, comme celle de Jamal Chkifi. Sa femme, roumaine, n’en pouvant plus de l’absence d’électricité, a quitté le pays avec leurs enfants et conditionne son retour à celui d’une alimentation plus régulière. Même les remèdes à l’absence d’électricité, comme les générateurs de quartiers, entrainent à leur tour nuisances et problèmes producteurs d’injustice. Ainsi, à Tripoli, ces générateurs installés au cœur des ilots d’habitation produisent une pollution qui affecte la santé de nombreuses personnes, notamment la mère d’un des personnages. À Tyr, les habitants se plaignent avec vigueur de leurs fournisseurs d’énergie, à qui ils payent un tribut de plus en plus onéreux sans service fiable. Mais ces derniers se montrent inaccessibles.

Cette injustice liée à l’absence d’électricité est montrée dans le film comme un fait largement incompréhensible. Le rationnement, en principe établi selon une grille fixe, varie inexplicablement. Une coupure plonge dans le noir les habitants d’un quartier de Tripoli qui fête la rupture du jeûne alors qu’ils espéraient encore une demi-heure de lumière. Même une conférence publique où le ministre de l’énergie vante ses projets se retrouve, ironiquement, dans l’obscurité, le ministre bredouillant que le problème ne vient pas de l’EDL, mais du générateur… Et que dire de ces scènes répétées où les lampadaires publics sont allumés en plein jour. Plus personne ne semble maîtriser les raisons de cette faillite générale de l’électricité au Liban.

Impuissance généralisée

Les personnes filmées cherchent bien diverses solutions, mais avec des résultats pour le moins mitigés. Ainsi, Jamal Chkifi a-t-il décidé de porter plainte contre EDL. Conscient de défendre, au-delà de sa seule cause, celle du peuple libanais tout entier, il attend son jugement qui est reporté et qui n’aura finalement jamais lieu, apprend-on à la fin du film, à cause de sa mort par crise cardiaque. À Tyr, les abonnés à un générateur défaillant interpellent leur maire. Mais ce dernier, d’abord injoignable, leur demande de se plaindre de manière civilisée et sans faire usage de la force. Il tente aussi de modérer leur ardeur en expliquant que les avions israéliens volent au-dessus de la ville et donc, implicitement, qu’ils ne doivent pas briser le consensus national sur la résistance au nom de leurs mesquines récriminations. Les habitants ont beau jeu de constater que les propriétaires de générateurs sont couverts par les forces politiques, y compris lorsqu’ils commettent des abus. À Tripoli, l’un d’entre eux veut se lancer dans la politique municipale pour résoudre le problème de la pollution causée par les générateurs, puisque c’est à la municipalité que revient en principe la surveillance de l’hygiène dans la localité. Mais quand il se plaint, on le renvoie vers le ministère de la santé et là, personne ne répond.

Seul un électricien qui œuvre dans la banlieue sud et qui, tout jeune, s’est senti une vocation d’aider les gens en leur donnant l’électricité, ne semble pas impuissant. Comment? En installant des dérivations et des branchements pirates pour alimenter directement des usagers, parfois à partir de secteurs qui ne connaissent pas le même calendrier de rationnement. S’il se flatte d’être le Robin des Bois de la banlieue, et même le véritable ministre de l’énergie, il exprime aussi ses doutes sur la moralité de son action, évoque les amendes et les jugements dont il a fait l’objet, mais indique aussi que ses activités le rendent riche. C’est une figure très ambiguë dont Cynthia Choucair nous offre le portrait, et on voit d’autant moins en quoi il peut représenter une solution à large échelle que les conséquences de ses actions sont tues: non seulement les pertes financières pour l’EDL, mais aussi et surtout la surcharge sur les réseaux (et donc les surchauffes et les pannes) qu’elles entrainent.

Toutes ces histoires, ces points de vue sur l’électricité et ses dysfonctionnements au Liban ont pour contrepoint les images de politiciens, relayés par les écrans de télévision ou filmés en direct dans des conférences publiques, faisant assaut de promesses pour résoudre le problème ou au contraire se défilant devant leurs contradicteurs. On mesure très clairement la confessionnalisation du discours politique, et la vacuité d’un combat politique qui vise surtout à empêcher l’autre partie d’agir, en particulier dans le face à face entre le parti de Michel Aoun, qui dénonce à cor et à cri la corruption et les entraves à son action (le ministre de l’énergie étant alors le gendre de Michel Aoun) et le Courant du futur, dirigé par le fils de Rafic Hariri, rendu responsable de la corruption et de la dégradation du secteur. Un des députés de ce parti siège à la commission parlementaire de l’énergie et n’a de cesse de dénoncer les méthodes du ministre, irrégulières selon lui et visant principalement à mettre en relief son action personnelle. Le montage de ces séquences politiques met surtout en évidence la vanité et l’inefficacité de cette classe politique.

Quand esthétisation rime avec dépolitisation

Pourtant la révolte gronde. En parallèle aux séquences montrant des responsables politiques aussi vociférants que ridicules, la télévision filmée par Cynthia Choucair montre en boucle des manifestants bloquant des rues avec des pneus enflammés. Et notre Robin des Bois les encourage, devant son poste, et souhaite que la révolte s’étende. Pourtant, curieusement, le documentaire ne part pas à la rencontre de ces manifestants, dont on ne saura rien de l’identité, du lieu de résidence ou des sympathies politiques. La révolte est comme un élément de mise en scène, un arrière-plan.

Cette mise en boite et à distance des cris et des pneus enflammés contraste avec une mise en scène très esthétique de plusieurs séquences, notamment celles où l’on suit Jamal et son ombre saisis dans de très beaux jeux de lumière dans les rayons de soleil matinaux, un moment très apaisé. Plusieurs interludes musicaux dramatisent l’attente de son jugement. Mais cette esthétisation a pour corrélat une certaine dépolitisation. Non seulement les révoltés de l’asphalte ne sont pas interrogés, mais plusieurs enjeux centraux de la question électrique au Liban restent eux aussi dans l’ombre.

Quelques éléments sur les raisons de la crise sont certes mentionnés à la fin du film, en particulier les investissements trop limités, le fait que les centrales électriques reproduisent la géographie des rapports de force politico-confessionnels ou encore que le vol représente ving-huit pourcent des pertes d’EDL, et les défaillances techniques quinze pourcent. Les deals pour l’achat de carburants sont également pointés du doigt, notamment les bénéfices qu’en retirent les responsables politiques. Mais ces éléments d’explication constituent une sorte de post-texte et non le cœur du documentaire. Ils laissent dans l’ombre d’autres facteurs. Par exemple, l’amélioration de la situation électrique jusqu’à 2004-2006 est oubliée. Sa dégradation ultérieure, souvent mise en relation avec l’attaque israélienne de 2006, devrait aussi être liée à la décision prise en 2002 de privatiser EDL. Suspendue, cette privatisation n’en a pas moins justifié une politique d’attentisme qui s’est traduite par une perte croissante de compétences de l’entreprise, une sous-traitance accrue qui est allée de pair avec une corruption très forte et un clientélisme cruel dans le recrutement de la main-d’œuvre.

L’insistance généralisée sur le vol, y compris par une intervenante interrogée dans le documentaire, conduit à ne pas rendre compte de la question des subventions. Or, le montant moyen des subventions était en 2009 de l’ordre de soixante-dix pourcent. À cette date, le président du Haut Comité à la privatisation au Liban considérait que EDL perdait plus d’argent en vendant 1,000 KWh à un gros consommateur que du fait d’un voleur piratant 100 KWh. Autrement dit, un gros (=riche) consommateur coûtait plus à la collectivité qu’un petit voleur.

À cet enjeu général d’une tarification tout à fait inefficace s’ajoutent les inégalités spatiales de la distribution, curieusement totalement absentes du film. En effet, dans la capitale, le rationnement est bien moins important (en moyenne de l’ordre de trois heures par jour) que dans le reste du pays. Or, comme les consommateurs beyrouthins sont proportionnellement bien plus aisés que le reste de la population et consomment presque continument, ils creusent fortement le déficit d’EDL. Autrement dit, le système tarifaire libanais subventionne largement, via la dette publique, les classes les plus aisées du pays. Or, ce rationnement inégal n’est pratiquement jamais questionné dans les débats sur la crise de l’électricité. C’est d’autant plus surprenant que ces inégalités se rajoutent à celles concernant l’accès au générateur. Si nombre de pauvres ne peuvent s’offrir ce service, ce n’est pas le cas d’une large partie de la population. Une enquête récente du Lebanese Center for Energy Conservation montre que soixante-dix pourcent des ménages y ont recours, même si ce service n’est pas sans défaut et si son coût est onéreux. Quant aux protections politiques dont jouissent les propriétaires de générateurs et la décomposition de la souveraineté de l’État sur son territoire dont elles témoignent, elles sont dans le documentaire l’objet d’insinuations générales, mais non d’une véritable enquête, ce qui ne permet pas d’en comprendre les ressorts.

La vision proposée d’un spectacle absurde, où personne ne comprend les raisons d’une faillite technique et politique du système électrique dans un pays par ailleurs plutôt friand de multiples technologies n’est sans doute pas fausse. Plutôt que de fournir des clés, le film fait le choix d’illustrer ce sentiment général d’impuissance, et si par moments certains protagonistes en appellent à la révolte, c’est plutôt l’apathie et une forme de démobilisation qu’il met en scène. On ne peut s’empêcher de regretter qu’à rester à la surface et à l’apparence—très soignée—des choses, le film contribue en même temps à dépolitiser la situation, en s’interdisant de comprendre pourquoi en fait l’électricité ne suscite pas vraiment la révolte. Par contraste avec la crise des déchets, dont le caractère soudain et généralisé a touché toutes les couches et à peu près toutes les régions du Grand Beyrouth, suscitant la colère et des manifestations amples qui ont cherché à bloquer le centre-ville.

Une hypothèse que je fais pour comprendre des réactions aussi différenciées tient justement à l’inégalité très grande des conditions face à la distribution électrique, à la fois socialement et géographiquement. En n’approfondissant pas cette dimension et en n’examinant pas vraiment les doléances de manifestants, Powerless propose une vision qui nivelle les différences et généralise le sentiment d’impuissance, alors qu’en réalité, certains groupes ont les ressources politiques et financières de compenser les défaillances du réseau public et de s’assurer que les offres alternatives fonctionnent.

À l’inverse du parti pris de ce documentaire, les mouvements qui luttent pour défendre le littoral ou les espaces verts, de même que pour les déchets, ont certes compris la nécessité de susciter l’émotion (par l’art, notamment des performances engagées, mais aussi la vidéo), mais en même temps de documenter avec précision les actions illégales, les dérogations, et d’en identifier les bénéficiaires, même si c’est souvent compliqué. C’est par exemple le travail du groupe Dictaphone. L’enjeu est de nourrir une action légale de résistance et de contre-proposition. Certes, jusqu’à présent, ces efforts ne sont pas couronnés de succès, sans doute parce que la simple exposition des inégalités et de l’injustice n’est rien tant qu’elle n’est pas perçue intimement comme une agression à la fois personnelle et collective (ce qui fut brièvement le cas dans la mobilisation des déchets). Et les forces de détournement et de démobilisation sont puissantes aussi.

[Republié avec permission à partir d'Orient XXI.]

 

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