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Penser le changement de l'éducation au Maroc : Interview de Nabil Belkabir, membre de l'UECSE

[Un sit-un de l'UECSE, avec une bannière qui dit « Nous voulons étudier » en arabe. Image de la page d'UECSE sur Facebook.] [Un sit-un de l'UECSE, avec une bannière qui dit « Nous voulons étudier » en arabe. Image de la page d'UECSE sur Facebook.]

Trente pour cent, c’est le taux d’analphabétisme donné par les autorités au Maroc, qui est encore plus élevé chez les femmes et en milieu rural. Mais trente pour cent c’est aussi le chiffre du chômage avancé par la Banque mondiale pour les 15-29 ans (qui représentent quarante-quatre pour cent de la population en âge de travailler), alors même que la majorité d’entre eux est diplômée. Si cela traduit une faille et une inadaptation du système éducatif marocain aux réalités économiques et sociales du Maroc, les déficiences en matière de politique éducative ne font qu’aggraver les possibilités d’insertion des jeunes marocains au sein d’une société en mutation et leur développement personnel en tant que citoyens.

Les problèmes de l’éducation au Maroc sont multiples, et s’il a su susciter quelques débats, les étudiants, eux, restent les laissés-pour-compte d’une politique scolaire qui peine à assurer l’éducation d’une jeunesse aspirant à un avenir meilleur. Face à l’inefficacité des politiques éducatives, et probablement au désintérêt des pouvoirs publics, des étudiants marocains ont récemment décidés d’agir, et de se rassembler au sein de l’Union des étudiants pour le changement du système éducatif (UECSE), afin de penser et réfléchir aux moyens de changer le mode d’enseignement au Maroc. Nabil Belkabir, étudiant marocain membre de ce mouvement, a accepté de répondre à nos questions sur ce rassemblement, ses raisons, actions et objectifs.

Mickael Vogel (MK) : L’UECSE, qu’est-ce que c’est ?

Nabil Belkabir (NB) : L’Union des étudiants pour le changement du système éducatif est un mouvement spontané créé il y a 5 mois, rassemblant des étudiants et des élèves marocains et ayant pour but de constituer un front unifié contre la politique désastreuse appliquée au Maroc depuis l’indépendance jusqu’à ce jour dans le domaine de l’éducation. L’UECSE a établi des divisions dans plus de 30 villes marocaines et organise des rencontres régulières pour penser au changement du système éducatif et à des actions concrètes pour le réaliser.

L’union aspire à devenir un véritable mouvement culturel, révolutionnant la mentalité des étudiants marocains. Aujourd’hui, ces jeunes qui semblaient autrefois passifs et indifférents  face à leur situation ainsi que celle de leurs concitoyens ont changé grâce au printemps arabe et au Mouvement du 20 Février. Ils apprennent à se mobiliser pour leurs droits, à protester contre les atteintes à leurs droits, à penser par eux-mêmes et à critiquer le statu quo. C’est pour cela que l’UECSE est d’abord un mouvement de sensibilisation qui tente d’inclure l’ensemble de nos étudiants dans un processus de conscientisation collectif et de façonner leur esprit critique et leur activisme. Si la jeunesse ne change pas l’ordre ambiant, qui le fera ?

L’UECSE est indépendante de toute idéologie politique, de tout cadre partisan, de l’État ainsi que du reste de la société civile. Elle est également inclusive et  souhaite représenter non seulement l’ensemble des étudiants et des élèves, mais également les professeurs, les parents d’élèves ainsi que l’ensemble de la société marocaine. L’UECSE n’a pas de hiérarchie ni de leader, et surtout, elle est basée sur l’initiative libre et spontanée des étudiants. N’importe quel marocain peut participer à nos rencontres, ayant lieu dans des cafés, des parcs ou autre lieu public. Il sera écouté au même titre que les autres participants.

MK : Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de créer l’UECSE ?

NB : Pour comprendre l’UECSE, il faut bien analyser l’histoire contemporaine marocaine. Depuis que le Fond Monétaire International a imposé la PAS (Politique d’Ajustement Structurelle), l’État s’est désengagé des services publics (éducation et santé), car il considérait ceux-ci comme improductifs. A la place, il a mis l’accent sur le tourisme, les investissements étrangers ainsi que la politique de « grands projets », dans le but de favoriser la croissance économique au détriment du développement humain. Cette politique s’est avérée un échec total. On ne peut pas bâtir un pays sans éducation,  un investissement rentable à long terme et un des secteurs les plus productifs. Ce choix du gouvernement de favoriser certains domaines rentables à court terme  n’est pas tant un problème budgétaire qu’un manque de volonté politique. Chaque année, le Maroc publie un nouveau plan pour relancer le tourisme, l’industrie, et autres.  Le Marocain n’entend par contre parler d’éducation qu’une fois par an, lorsque le monarque distribue des brochures dans les milieux ruraux. Est-ce tout ce que notre système éducatif mérite ? Les plans, chartes et autres discours se succèdent et chaque fois font place à desaveux officiels de leurs échecs. Les pires ministres se succèdent également, sans aucune vision à long terme par rapport à cette cause nationale fondamentale.

Les  plus récents ministres de l’éducation, Mr. Daoudi et Mr. El Ouafa, sont parmi les pires ministres que l’on a pu connaitre. Mr. El Ouafa est tout simplement incompétent et n’a aucune vision pour notre système éducatif mis à part la stigmatisation des jeunes filles, qui pour lui ne sont bonnes qu’à se marier. Avec  Mr. Daoudi, le Maroc a atteint un record inégalé de libéralisme économique en matière l’éducation. Au début de son mandat, il est revenu sur le principe de gratuité du cycle supérieur au Maroc. Aujourd’hui, il voudrait ouvrir le « marché » de l’éducation aux entreprises polonaises, russes, et autres, pour qu’elles viennent combler les lacunes laissées par l’état dans ce domaine. Au nom du pragmatisme, il ne poursuit en fait qu’un seul objectif : le désengagement de l’État dans l’éducation. Il souhaite nous faire croire que si l’éducation est privatisée et qu’elle devient profitable et lucrative, alors nous résoudrons nos problèmes sans observer le sort qu’ont réservé les étudiants chiliens à leur ministre.

L’UECSE a été créée pour dire NON à l’éducation du profit, pour dire NON à la suppression du principe de gratuité scolaire, car l’éducation est un DROIT ! C’est l’État, et non les entreprises, qui a la responsabilité de faire sortir notre système éducatif de la faillite actuelle! L’UECSE est là pour demander à l’État une vision à long terme qui permettra d’atteindre  cet objectif au lieu d’introduire des réformettes visant à résoudre ses problèmes budgétaires : c’est par l’éducation que nous allons les résoudre !

Mais jamais l’État libéral ne s’engagera dans ce processus et jamais les représentants politiques n’auront cette volonté de changer les choses tant qu’ils n’y seront pas obligés ! C’est là que les étudiants interviennent, en devenant une force de contestation qui pousse les dirigeants à déployer le maximum d’effort pour sortir le Maroc de cette situation épouvantable. La constitution d’une force de protestation étudiante est le mécanisme manquant pour réformer notre système éducatif et ainsi garantir progrès et démocratie. Nos libertés ne sont tout simplement pas dans l’intérêt des responsables. C’est donc le rôle du peuple de se les procurer en restant intransigeant face à ce qu’il juge être fondamental.


[Un sit-un de l'UECSE. Image de la page d'UECSE sur Facebook.]

MK : Quelles sont les faiblesses du système éducatif marocain ?

NB : Le système éducatif marocain est en faillite totale. Les seuils d’accès pour se présenter aux écoles de médecine, de commerce, d’ingénierie ou d’architecture, qui requièrent des 18/20 au bac, en sont la preuve. Cela est révélateur du manque d’infrastructure ainsi que de la qualité de notre éducation. Le système éducatif marocain malheureusement, est entièrement « pourri ». C’est pour cela que nous ne demandons pas sa réforme mais bien son changement !

L’éducation marocaine est plombée par le processus d’arabisation, arrêté en chemin. Les étudiants marocains poursuivent des études primaires et secondaires en arabe, avant de devoir étudier dans une faculté en français ! Selon les rapports officiels ils ne maitrisent d’ailleurs ni l’une ni l’autre de ces langues.

Le système éducatif est plombé par les programmes scolaires et la pédagogie limitant le développement du sens critique des étudiants et des citoyens. L’État ne souhaiterait pas avoir en face de lui des citoyens conscients de leurs droits et capables de réfléchir par eux même.

La formation des professeurs est une catastrophe totale, au niveaux primaire et secondaire. La sélection des enseignants ainsi que leurs sensibilisation à la culture des droits de l’homme et au respect de la dignité des élèves est primordiale.

Les infrastructures de base sont réellement déficientes. En  milieu rural comme en milieu urbain, il y a un manque considérable de structures sanitaires adéquates, ainsi que d’universités et d’écoles supérieures accessibles

L’orientation des élèves est, en outre, inexistante. Mais bien entendu, c’est la gouvernance qui fait aujourd’hui défaut. Quel que soit le budget alloué, on n’en voit que les miettes. Il n’y a aucune culture de suivi et aucune transparence dans les projets de notre ministère ! Qui sait ce que sera l’éducation dans 10 ans au Maroc ! Alors que l’État se montre discrète au le sujet de l’éducation, les plan pour l’environnement, le tourisme ou encore l’artisanat sont parfaitement médiatisés.

MK : Quels sont les objectifs du mouvement ?

NB : Le premier objectif du mouvement est de penser au changement du système éducatif. Un projet de documentation est en cours d’élaboration et s’étendra sur de longs mois. Chaque pan de l’éducation nationale, du niveau primaire au niveau universitaire étudiera la problématique de l’arabisation ainsi que  le manque flagrant d’infrastructure. Nous irons à la rencontre d’experts mais aussi des étudiants, car en étant les principales victimes du système actuel, ils seront en mesure de fournir des solutions aux problèmes de l’éducation nationale.

Ensuite, il faudra unifier les étudiants et les élèves de toutes les facultés et de tous les lycées. La construction du changement se fera également par la sensibilisation des étudiants à la cause du changement du système éducatif et la culture de l’activisme.

Pour finir, il faudra réaliser ce changement. Cela se fera par l’ouverture d’un débat national sur la question, puis, s’il le faut, par la pression dans la rue.


[Un sit-un de l'UECSE. Image de la page d'UECSE sur Facebook.]

MK : Quels types d’actions organisez-vous ? Quelles ont été vos réussites à ce jour ?

NB : L’esprit de l’UECSE est avant tout centré sur le concept d’Artivisme : l’activisme par l’art. C’est par notre créativité et par l’art que nous trouverons de nouveaux moyens de faire passer notre message. En 2013, il faudra déployer des moyens nouveaux et originaux, axés sur l’utilisation des réseaux sociaux, d’un discours accessible et jeune, des idéaux de notre époque.

Nous avons organisé de nombreuses actions de sensibilisations et de protestation à ce jour. Parmi les plus marquantes, le 6 Août, il y a eu un sit-in organisé nationalement dans une vingtaine de villes marocaines, pour le droit à l’éducation et la gratuité. Cette première action de notre mouvement a été un franc succès. Le 18 Octobre, nous avons organisé des activités artistiques (distribution de livres, théâtre, musique…) en solidarité avec les mouvements internationaux à travers le monde dans le cadre de l’International Student Movement. Notre dernière action en date est la campagne de  « renaissance estudiantine », inspirée par celle lancée par le Women Uprising in the Arab World, et appelant à se solidariser avec les étudiants luttant pour le changement du système éducatif. Nous avons reçu des centiares de contributions dès le premier jour et la campagne continue encore aujourd’hui…

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