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Focus sur le Mali, troisième partie: Une périlleuse démonstration de force de l'ancienne puissance coloniale

[Les habitants de Tombouctou protestent contre la prise de contrôle par le groupe islamiste Ansar al-Din. Image par Jemal Oumar/Magharebia.] [Les habitants de Tombouctou protestent contre la prise de contrôle par le groupe islamiste Ansar al-Din. Image par Jemal Oumar/Magharebia.]

[Cet article est le troisième d'une série de trois, avec des perspectives différentes sur les développements au Mali. Les articles précédents - « Mali in Focus, Part One: The Jihadist Offensive Revisited » et « Focus sur le Mali, deuxième partie: Une guerre qui menace toute la région » ]

Large consensus politique sur la scène politique intérieure, soutien de la communauté internationale, urgence de la situation face à l'avancée rapide des milices islamistes, tout à première vue concourt à justifier l'intervention militaire française au Mali. Derrière la prétendue légitimité de « l'opération Serval », se dévoilent cependant des zones d'ombre et des contradictions inhérentes à la responsabilité de la France dans cette situation de crise, à l'inconsistance des objectifs défendus et aux conséquences potentiellement désastreuses pour l'ensemble de la zone sahélienne d'un tel engagement militaire.

La « demande d'intervention » malienne

Premier élément de justification de l'intervention militaire française au Mali déclenchée le 11 janvier, la demande expresse lancée la veille par les autorités maliennes d'une aide militaire face à l'offensive du groupe islamiste Ansar Eddine dirigé par Iyad Ag Ghaly, avec l'appui d'éléments Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et du Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO), sur la localité de Konna en direction du sud du pays. 

Il est indéniable que la France ne peut être accusée d'avoir agi uniquement sur sa propre initiative, puisqu'elle a répondu directement à la sollicitation du président malien par intérim Dioncoundra Traoré, formulée dans une lettre adressée au secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon et au président français François Hollande. 

Cet argument, qui part du postulat de la légitimité de Dioncoundra Traoré, élude cependant tout questionnement sur la représentativité et le poids politique réels du président par intérim, dans un contexte de transition démocratique troublé. Une frange importante de la société civile et de la classe politique malienne considère en effet que Dioncounda Traoré est illégitime dans la mesure où il demeure « otage » des militaires.

Dans les jours précédant, les premières frappes aériennes françaises, Bamako était en ébullition et les institutions maliennes au bord d'un nouveau renversement. Les groupes politiques qui soutiennent l'ancienne junte du capitaine Sanogo avaient lancé une série de manifestations fortement suivies, en faveur de l'organisation d'une concertation nationale dont le but était de remettre en question le pouvoir intérimaire. Ils affirmaient en outre leur hostilité à une intervention militaire extérieure, appelant à la reprise du Nord par la seule armée malienne. 

Comme l'a noté l'envoyé spécial du journal Le Monde à Bamako, le pouvoir officiel paraissait alors sur le point de chuter. « Le renversement des fragiles autorités locales que dirige Dioncounda Traoré semblait “pratiquement programmé”, selon un proche du président. Selon la même source, des militaires auraient même envisagé d'arrêter ce dernier dans la nuit du 9 au 10 janvier, la veille de la prise de Konna par la coalition islamiste », écrit Jean-Philippe Rémy du Monde. Ces éléments, s'ils sont confirmés, favoriseraient l'interprétation de l'intervention française comme un moyen de préserver in extremis un régime contesté mais néanmoins favorable à une action militaire extérieure. 

Les partisans de la guerre menée par la France ont également tendance à occulter que malgré les résistances et les manifestations d'hostilité contre les « bandits armés » et les « terroristes », il se pourrait comme l'ont suggéré plusieurs chercheurs, que dans le nord du Mali, « le soutien populaire aux islamistes soit plus profond qu'on ne l'imagine ». Les relations entre les populations et les différentes groupes islamistes sont généralement considérés sous le seul aspect de l'oppression religieuse, des exactions, tortures et autres violations des droits de l'Homme dont sont responsables les militants radicaux. Il n'en demeure pas moins que les modes d'organisation politique et religieuse introduits par les groupes djihadistes, ainsi que la redistribution économique des ressources issues de la contrebande et des trafics, a pu être perçu par les populations du Nord comme un élément d'ordre, de justice et de stabilité dans des zones totalement laissées en déshérence par le pouvoir central malien.

Une interprétation discutable de la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies

Sur le plan du droit international, la justification de l'intervention française découle d'une interprétation de la résolution 2085 des Nations unies adoptée 22 décembre 2012, autorisant le déploiement d'une force militaire multilatérale, la Mission internationale de soutien au Mali (Misma) mobilisée sous l'égide de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao). 

Malgré le soutien officiel affiché par la communauté internationale et les membres du Conseil de sécurité de l'ONU, deux éléments de divergence entre l'action entreprise par la France et l'esprit originel de cette résolution onusienne peuvent être constatés. D'une part, la résolution 2085 stipulait initialement, selon le ministère français des Affaires étrangères, que l'opération « sera conduite avec des troupes combattantes exclusivement africaines et une forte mobilisation de l'Union européenne sur les plans financier et logistique ». Or, le déclenchement prématuré de l'opération par la France implique que ce sont actuellement les seules troupes françaises qui participent aux combats, venues en renfort d'une armée malienne mise en déroute à plusieurs reprises par les combattants islamistes. Les modalités de l'intervention française continueront donc à sortir du strict cadre de la résolution 2085, tant que la force multilatérale de la Cédéao n'aura pas été déployée sur le terrain.

D'autre part, il est important de rappeler que la résolution 2085 était axée en priorité vers la progression des négociations politiques et la mise en place d'un processus de dialogue et de réconciliation, parallèlement au déploiement militaire. Il est clair que l'opération française, justifiée sur le coup par « l'urgence de la situation », impose de facto la priorité à la gestion de la crise par la force, et relègue à l'arrière-plan la perspective d'une solution politiquement négociée. La complexité de la situation dans le Nord-Mali et l'imbrication des enjeux liés aux différentes revendications des groupes islamistes et touaregs se trouve ainsi caricaturalement réduite dans le discours officiel à une opposition frontale entre la France et « les terroristes », avec lesquels aucune négociation n'est envisagée. 

Quelle légitimité politique ? 

Dès le déclenchement par l'armée française de « l'opération Serval », un consensus s'est dessiné sur la scène politique intérieure française. Les représentants des partis de la majorité de gauche (PS) et de l'opposition de droite (UMP), ainsi que le centre (MoDem) et l'extrême droite (FN) ont majoritairement soutenu l'initiative de François Hollande. La plupart des médias français ont également pris position en faveur de l'intervention française, qualifiée notamment de « choix du moindre mal » par le quotidien Le Monde.

Seules quelques voix discordantes, au sein du Parti de Gauche et des Verts, sont allés à l'encontre de la décision du chef de l'Etat, en condamnant le déclenchement d'un engagement militaire de la France au Mali sans que François Hollande n'ait préalablement saisi le gouvernement et le Parlement. Dans une tribune publiée le 13 janvier, l'ancien Premier ministre Dominique de Villepin a lui aussi exprimé ses réserves sur la « précipitation apparente » de l'opération et ses inquiétudes sur la réutilisation  d'une rhétorique de la « guerre contre le terrorisme ».

Au-delà des critiques portant sur le mécanisme décisionnel ayant conduit à l'engagement militaire français et sur la légitimité contestable d'une intervention menée au nom de la guerre contre le terrorisme, des contradictions apparaissent également entre la volonté de rupture avec la politique néocoloniale revendiquée par François Hollande pendant sa campagne électorale, et la réalité de son action.

François Hollande avait notamment affirmé ne plus vouloir se comporter en « gendarme de l’Afrique », abandonner les relations troubles liées à la « Françafrique »[1], privilégier l'action multilatérale sous l'égide des Nations unies, et laisser les pays africains prendre en charge leur propre sécurité. Le chef de l'Etat, en faisant intervenir la France de manière solitaire au Mali contredit ses engagements et se retrouve inévitablement dans une posture interventionniste. Cette attitude, assimilable à une forme de néocolonialisme, a notamment été fustigée par la presse algérienne. 

Par exemple, l'éditorial de l'édition du 13 janvier du quotidien algérien Liberté dénonce cette France qui a « décidé de faire l'impasse sur les résolutions onusiennes pour partir en guerre contre le terrorisme au Sahel. Toute seule, comme le serval, elle n'a pas résisté à la tentation épidermique de revenir dans son ancien précarré pour montrer à tout le monde qu'elle est la seule qui connaît le mieux les intérêts des Maliens. Leurs anciens colonisés. » 

Bien sûr, le Président Hollande nie ces accusations. « La France, elle libère. La France, elle n'a aucun intérêt au Mali, elle ne défend aucun intérêt économique au Mali, elle est au service de la paix. » a-t-il annoncé le 16 janvier lors de ses vœux à la presse. Si effectivement la France n'a pas au Mali d'intérêt économique majeur, on compte à travers le pays près de 50 filiales et sociétés à capitaux français majoritairement basées à Bamako et employant environ 2 000 salariés. Les liens démographiques entre la France et son ancienne colonie demeurent très développés. Le Mali compte environ 5 000 ressortissants français, tandis que 100 000 Maliens sont établis sur le sol hexagonal. Mais surtout, le Nord-Mali est frontalier du Niger et de la Mauritanie, deux anciennes colonies françaises avec lesquelles les relations économiques sont plus étroites, et qui sont elles aussi vulnérables face à l'action des mouvements djihadistes. 

Des objectifs et des moyens à géométrie variable

Dès le lancement des opérations, les buts de guerre de la France sont apparus fluctuants et confus. Après avoir évoqué la nécessité d'assurer la sécurité des ressortissants français établis au Mali, le gouvernement s'est orienté vers un discours guerrier, invoquant la réponse à une « agression caractérisée », et la nécessité d'arrêter la progression des groupes islamistes armés soupçonnés de vouloir se diriger vers Bamako. Puis, François Hollande a annoncé à propos des groupes djihadistes qu'il s'agissait de « les détruire, les faire prisonniers si possible et faire en sorte qu'ils ne puissent plus nuire », tout en mettant en avant le principe du rétablissement de la souveraineté du Mali « sur l'ensemble de son territoire ».

De même, aucune définition précise des cibles et objectifs militaires n'a été évoquée. Les colonnes de combattants islamistes ayant franchi la ligne de démarcation entre le Nord et le Sud ont d'abord été visés. Les raids aériens français se sont ensuite étendus aux bases-arrières des djihadistes et à des zones urbaines, situées à plusieurs centaines de kilomètres de la région de Konna où avait été lancée leur première offensive. C'est maintenant un déploiement massif de troupes au sol auquel nous assistons. 

Les modalités de l'intervention française ont ainsi débordé de toutes les limites et de tous les cadres initialement fixés. Alors que le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian annonçait le 24 décembre que la France n'irait pas au combat et qu'un « contingent européen de 400 hommes » formerait l'armée malienne, tandis que la Cédéao se chargerait des opérations militaires, c'est exactement l'inverse qui s'est produit. Aux frappes aériennes ont succédé le déploiement de troupes françaises, dont les effectifs n'ont cessé d'être renforcés et devraient finalement atteindre 2 500 hommes.

La création d'un « Sahélistan » ou le risque d'une prophétie auto-réalisatrice

La France se retrouve ainsi lourdement engagée dans une opération militaire aux contours flous, « qui durera le temps nécessaire » selon le Président Hollande. Cela rappelle inévitablement l'intervention en Afghanistan, dont la France vient de retirer ses forces armées, avec un bilan pour le moins mitigé.

« Nous avons eu l'Afghanistan, il ne faut pas qu'il y ait de Sahélistan », déclarait en juin 2012 le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius. Ironie du sort, la France en s'installant dans une guerre asymétrique de longue durée, risque de renforcer l'instabilité des pays de la zone sahélienne et d'attiser le militantisme djihadiste et anti-impérialiste. L'expérience a déjà montré que les expéditions militaires menées depuis 2001 au nom d'une guerre sans fin contre le terrorisme ont eu pour effet de renforcer le mal qu'elles cherchaient à combattre plutôt que de l'éradiquer.

La récente multiplication de témoignages, en partie confirmés par la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), sur les exactions commises dans le Nord-Mali par les soldats de l'armée régulière malienne – soutenue par la France – contre des personnes soupçonnées d'appartenir ou de collaborer avec les groupes islamistes armés, pourrait favoriser une adhésion des populations à la cause djihadiste et attiser les suspicions et les tensions inter-ethniques déjà prégnantes.

Rappelons également que la situation de crise qui prévaut actuellement au Mali représente une des conséquences directes de l'intervention française en Libye en 2011. Le retour au Mali après la chute du régime libyen de plusieurs milliers de combattants touaregs recrutés comme mercenaires dans l'armée de Kadhafi, le pillage et la mise en circulation des stocks d'arme accumulés à travers le Sahel sont autant de facteurs de déstabilisation et de renforcement des milices. 

Bien que mettant en garde contre le risque de création d'un « Sahélistan », avec des conséquences désastreuses pour l'ensemble de la région, la France s'est paradoxalement engagée dans une opération qui, faute d'un profond changement d'orientation stratégique, provoquera un nouvel enlisement militaire, lequel viendra renforcer l'ampleur du militantisme djihadiste attisé par les agissements de l'ex-puissance coloniale.



[1]   Ce terme désigne les relations économiques, militaires et politiques entre la France et ses anciennes colonies d'Afrique, par l'intermédiaire de réseaux d'influence locaux. La notion renvoie à la collusion entre les élites politiques françaises et africaines, à des affaires de corruption et de rétro-commissions, mais aussi à un interventionnisme plus direct par le biais de soutien à des coups d'Etat ou d'opérations de « maintien de la paix ». 

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